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Une botte qui tient la dragée haute

dimanche 15 mars 2009 par AK Pô


Chapeau conique :" il n’existe pas de méthode pour dégoûter un gamin des sucreries, la peur du dentiste tout comme la méconnaissance des caries étant révolue. Mais y renoncer, pour un adulte, serait ouvrir la voie aux gâteries, donc impossible."

Je le reconnais, j’ai commis une terrible erreur. Je n’aurais jamais dû. Mes paroles sont sorties d’un jet de ma bouche sans que j’y prenne garde :
"-Oh ! regarde Luisito, c’est une des bottes du Marquis de Carabas !" Et mon gamin a levé le nez. A deux ou trois mètres de hauteur, une belle botte noire que la pluie lustre depuis des années annonce aux chalands la boutique d’un cordonnier. Des générations de passants l’ont aperçue, et cet artifice est entré dans la mémoire collective comme un coup de pied au derrière (j’emploie cette expression car à cet instant je ne doutais pas de l’effet de surprise qu’à la vue de cet objet imposant Luisito manifesterait). Le gamin se pétrifia littéralement, et se mit à trembler du tréfonds de ses quatre ans : "-Papa, c’est les bottes de l’Ogre !". Il était livide. Je le pris dans mes bras et le réconfortais en lui racontant que le Marquis n’était pas un ogre, mais avait un chat fameux, tout pareil à Albert, notre miscio de gouttière noir et blanc, et que les ogres n’existaient que dans la vraie vie, qu’on les reconnaissait facilement (je lui en désignais, tout en discourant, trois ou quatre qui franchissaient la rue hors du passage piétons). Quand il fut un peu rassuré, je le reposais au sol et, reprenant souffle, nous admirâmes cette chaussure depuis le renfoncement engazonné de la rue Jean Réveil. C’était vraiment l’instrument idéal pour écraser les crottes de chien, et le chien avec, et je rêvais quelques secondes de voir la botte en action quand le cordonnier sortit de sa boutique. Sans doute nous avait-il observés, car tout en faisant mine de brosser le trottoir il traversa subrepsticement la chaussée et vint se placer à mon coté :
-"Elle est belle, n’est-ce pas ? me demanda-t-il
-"Superbe ! Etonnante ! Mais où est l’autre ? demandai-je au hasard
-Elle s’est enfuie, monsieur ; depuis des lustres, et pas de nouvelles ! Pensez, une telle qualité, à notre époque, c’est irremplaçable !..."
Je baissais le menton en guise d’assentiment, et tournais légèrement mes yeux vers l’artisan. Il était au bord des larmes, les mains entrelacées semblant attendre les goutelettes purificatrices. Des sourcils épais encerclaient ses arcades et dans l’ombre de ses jeunes rides (il devait avoir la trentaine) le voile ténu d’une danseuse tournoyait. Cet homme, à n’en pas douter, avait connu l’Amour. Comme on reconnait les ogres dans la vraie vie, on découvre également les amoureux transis. J’emmenai Luisito acheter des bonbons juste à coté de l’échoppe, dans la boutique "les friandises de Léa", et pendant qu’il faisait son choix, j’observais la serveuse au débotté (juste pour voir dans quelle catégorie je pourrais la classer -hum-). C’était une belle jeune femme, descendue de Cauterêts où elle fabriquait des berlingots (à La Raillère) durant la saison estivale. Dans ce réduit parfumé et agréablement décoré fusaient des senteurs d’enfance, de chocolat chaud, des souvenirs acidulés de fête foraine virevoltant au milieu des pots. On songeait à la peine des couples en rupture de calissons (d’ex). Bien campée sur ses jambes , ceinte d’un tablier de drap clair sur lequel une ribambelle de lutins rigolards se prélassaient, Régina (Léa était en fait le nom de la patronne) portait bien son prénom. Ses mains, fines et blanchies au sucre glace, voletaient d’un bocal à l’autre avec l’aisance d’un papillon citron de Provence. Tout en tapotant sur le tiroir-caisse le cumul des achats elle souriait dans le vague, l’oeil verdoyant et agité de clignements. Quand Luisito renversa le pot des guimauves le pourpre sur les joues de Régina devint la couleur dominante. Elle passa de la cerise confite au bigarreau très mûr si rapidement que Luisito et moi en restâmes pétrifiés. On eût pu nous jucher en haut d’une pièce montée tant nous étions blêmes et raides. A nous voir ainsi, si stupidement stoïques, Régina s’esclaffa. Tout son corps frémit et dans son rire j’embarquais mes bagages tant je fus séduit par la beauté apatride qui en émanait. Ce fut un court mais intense voyage lointain. La vision des îles Borromées dans un pays du Nord, (avait écrit Jean Grenier), ses parfums, ses fleurs, ressuscitant au milieu de la grisaille, du froid, de la solitude. Rien n’est cassé, ce n’est pas grave, dit-elle gentiment, et puis la guimauve, ça rebondit. Luisito rajouta un chupa choup, dix têtes de nègres et trois tortillons pour terminer. Je pris une poignée de dragées, pour la forme. Mais au plus profond de moi le goût indéfinissable de ces caramels anglais que l’on mordille tendrement, les laissant fondre sur le palais comme des odes , ô Régina !
Sur le trottoir le savetier astiquait sa vitrine, discutant avec le déménageur d’en face d’une rive à l’autre de la rue. Trémil, le cordonnier, semblait soupçonner Sarieur, le déménageur, d’avoir embarqué l’autre botte dans une de ses fourgonnettes et de l’avoir livrée, contre rémunération, à un agriculteur qui y mettait son foin. Sarieur, goguenard, répliquait : -"c’est toi qui en fais, du foin, pour ta publicité ! Ta botte, tu l’as mise en touche depuis que tu fabriques des clés, c’est tout !"
"-Tu peux parler, reprit Trémil, on sait bien que tu déménages les cerveaux vers l’Etranger et que ça remplit ton coffre-fort !"
La tension montait entre les deux hommes quand Régina à son tour sortit de la boutique. Midi sonnait aux portes et son commentaire fut simple :
-"Holà les artisans c’est pas l’heure de faire de la barbe à papa ! Faudrait voir à casser une petite graine avec moi plutôt que du sucre sur votre dos. A chacun son boulot. Allez, on va becqueter aux Frangines, c’est moi qui paie !"
Un facteur en retard retira de l’urne marron scellée à l’angle de la placette un sac de jute plein de courrier. Une fine pluie d’hiver se mit à tomber, verdissant l’herbe et assombrissant le macadam. Luisito, la bouche pleine, me regardait : -"qu’est-ce t’as, papa ?". -"Rien", répondis-je.
 Sinon la nostalgie de ne pas suivre, comme ces deux compères, les courbes sinueuses, délétères et si délicieusement sucrées de Régina, entrées en moi comme la mémoire collective d’un coup de pied donné par la botte féline du Marquis de Carabas.
 Ainsi retournâmes nous au pays des ogres.

- par AK Pô

08 03 09


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