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La vie des gens : le père Léon.

lundi 27 avril 2009 par AK Pô


Rue de Liège, la vie a parfois un goût de bouchon. Mais quand le vin est tiré, il reste alors dur à avaler. On a beau dire, la table est mise. Il n’y a plus qu’à servir.

Comme il surveillait sa ligne avec attention il hésita à se faire cuire l’oeuf que lui avait obligeamment donné sa voisine. C’était le dernier lundi du mois, période où, généralement, les cordons de la bourse sont tirés à l’extrême. Rue de Liège, en bas de chez lui, le bouchon du soir tirait son chapelet de voitures et le goût lui vint d’un vin léger, blanc et sirupeux, coulant dans son gosier au rythme de la circulation automobile. Mais le médecin lui ayant conseillé (vivement) de surveiller sa ligne, il préféra tourner le dos au réfrigérateur et se trouva de fait devant la fenêtre de la cuisine, à regarder mornement le flux incessant des véhicules.

Manger une orange, pour compenser le petit verre, lui vint à l’esprit, sauf que les oranges, il les avait apportées à son fils la veille, pas loin de là, rue Viard, un endroit à couper l’appétit, sinon les têtes.

Son fils, connu au parc Lauwrence sous le sobriquet de Le Bel Emile, venait d’écoper d’une peine qui, en comptant les jours, ferait pousser ses cheveux de soixante quinze centimètres, du moins l’avait-il calculé ainsi, en lisant Science et Avenir des Prisons Françaises. Ca lui mettait bien le mistigri de savoir son fils encagé, mais en même temps ça libérait de la place dans le trois pièces, et dans le placard restaient quelques paquets de pâtes et un pot complet de sauce tomate (sans parler du fond de parmesan dans sa boite cylindrique). Et puis, ces gens dans leur voiture, songeait-il, ne sont-ils pas eux-mêmes prisonniers, seuls, attachés, obligés de manipuler des manches, des volants, appuyer sur des pédales, le tout pas même gratis et dans la mauvaise humeur, avec les hauts-parleurs à bloc qui restituent le message ambiant : crise, crise, crise. Comme ses nerfs fragiles (avait dit le docteur d’un ton paternel).

Mais il avait de bons moments, le père Léon, quand sa santé échappait à sa surveillance. De l’autre coté de la rue, sur l’esplanade arborée, les pétanqueurs tiraient, pointaient, s’enguirlandaient. Parfois passaient de jolies femmes qui lui rappelaient sa jeunesse et d’autres, très moches, son présent. Il vit même un jour passer sa propre femme aux bras d’un inconnu.

Depuis, il élevait seul le Bel Emile, et maintenant, il surveillait sa ligne comme un écrivain ses fautes de syntaxe. A une époque, pour compenser l’absence, il avait pris un chien, un jeune traine-rues du nom de Toutouzouzou, mais très vite celui-ci lui rendit la vie infernale. Outre les sorties obligatoires, le chien courait après les boules et le cochonnet, mettant en fureur les sportifs sexagénaires. Or, le chien avait ses habitudes et ses rendez-vous étaient fixés plusieurs jours à l’avance. La polémique éclata entre le maitre et l’animal. Le passage opportun d’une grosse moto mit fin à leur vie commune : du chien ne resta que la laisse, de l’homme la prime d’assurance que le motard dut verser (la vitesse excessive fut attestée par les boulistes, témoins du drame). Mais le chien se vengea, depuis sa niche céleste.

Le père Léon, dans ses habitudes solitaires, fit de moins en moins d’exercice et se retrouva, un beau matin, incapable de se lever. Le Bel Emile, qui était une véritable crapule, en profita pour vider frigo, placard, gamelle et caisse noire de son père. On le retrouva en Ontario deux semaines plus tard, un mandat de recherche international à ses trousses : il avait vendu un pâté de maisons (quartier historique du Hédas) à un anglo-américain sans scrupules dont le nom fit par la suite le tour du monde des affaires, qui est bien différent du tour du monde des touristes, que l’on alpague à chaque escale.

Le médecin qui l’ausculta lui demanda chez quel banquier il avait souscrit son assurance vie, mais le père Léon garda le silence. Alors le médecin, pour l’enquiquiner, lui intima de surveiller sa ligne, s’il ne voulait pas y laisser la vie. "Qu’est-ce qu’elle a, ma ligne ?" demanda le père Léon. "Elle vacille, elle tremble, elle blanchit, elle tourne en bourrique !" lui déclara avec colère le toubib.

Ce furent alors de longs jours d’angoisse. Tel soeur Anne, il surveillait l’horizon, la rectitude des bandes peintes, des rangées de voitures, l’alignement des arbres de la place, des bordures de trottoir. Du matin au soir. Il regardait aussi son ventre couinant, avec terreur. L’embonpoint cauchemardait ses nuits et la peur de franchir la ligne jaunissait son teint. Un mal irrémédiable le travaillait au corps, à l’âme, lui qui, bâti comme un chêne, vivant rue de Liège, avait tenu la dragée haute aux bourgeois quand il était bistrotier à Toulouse et servait son muscat à bas prix sur des tonneaux en plein centre ville. Ah, ces petits verres qui font les grandes rivières où l’on finit par se noyer, il les avait en tête lorsqu’on frappa à sa porte. C’était la voisine. Quand il ouvrit la porte, elle s’évanouït dès qu’elle le vit. Non, il n’avait pas mangé l’oeuf empoisonné. Oui, il était toujours vivant. Et jamais le médecin ne saurait auprès de quelle banque il avait souscrit son assurance-vie. Dans l’escalier, on entendit un chien aboyer, puis japper. Ce n’était pas le sien ; mais la montée des marches quatre à quatre lui rappela quelqu’un. Le Bel Emile s’était évadé.

Alors, tout doucement, le père Léon verrouilla la porte et fit le mort quand son fils tambourina sur l’huis. Il le fit si bien qu’on le retrouva raide et droit comme un i au petit matin, semblable à un point A-némique prenant le plus court chemin qui le reliera au mot FAIM.


- par AK Pô

  22 04 09


Le Petit Emile

Toutouzouzou

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Votre commentaire



> La vie des gens : le père Léon.
27 avril 2009  

Ce pauvre Cordebrume sera toujours aussi triste ! Merci AK pô : c’est très beau

  • > La vie des gens : le père Léon.
    28 avril 2009, par cordebrume  
    pour rire un peu

    Je préfère rire avec Segolène Nicolas et Roumanoff qu’avec Zola ou Raskolnikoff ! Affaire de moral. J’ai connu à Toulouse un Bar " le Père Léon " à Toulouse au centre ville qui est un endroit convivial formidable.

  • > La vie des gens : le père Léon.
    28 avril 2009, par LPK  
    Cordebrume, c’est une variation sur "tout le monde il est moche, tout le monde il est méchant", histoire de varier un peu. Plutôt Jean Yanne que Zola. Notez que je fais aussi allusion au bistrot toulousain (dont je ne conserve que des vapeurs de souvenirs-de jeunesse-). Voilà.

  • > La vie des gens : le père Léon.
    29 avril 2009, par Le Fou du Roi.  

    Bonsoir AK Pô

    En principe, un message qui fait plus de 10 ligne, je zap.... smiley

    C’est le 2° que tu fait,( a ma connaissance ), et ô miracle je les ai lu de la 1° à la derniere ligne. smiley

    Surtout le dernier....( Avec une petite émotion au fond des yeux )

    Le Père Léon, de dos ressemble à l’abbé Pierre. smiley

  • > La vie des gens : le père Léon.
    30 avril 2009  

    Fou du Roi : "En principe, un message qui fait plus de 10 ligne, je zap.... "

    Décérébré et fier de l’être...

  • > La vie des gens : le père Léon.
    27 avril 2009, par cordebrume  

    Elle est bien triste ton histoire, je n’ai pas envie d’en rire. Pourquoi ce choix ?

  • > La vie des gens : le père Léon.
    28 avril 2009, par Chloe  
    La vie des gens : le père Léon

    mardi 28 Belle histoire. Pourquoi ne pas la publier ? Chloe

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