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La vie des gens : le professeur Manshop

samedi 16 mai 2009 par AK Pô


On peut porter culotte et manquer de boutons,
On peut en sans-culotte passer pour un mouton,
Mais quelle que soit la règle, sur le fil d’une épée
Toujours un plus malin saura vous usurper.

Tout ce dont il se souvient, c’est qu’à un moment on lui a demandé de dessiner un mouton. Pourquoi alors a-t-il dessiné un homme ?

Le professeur Manshop, du Centre Hospitalier Régional, réfléchissait à la question tout en dînant en famille dans sa maison de la place Albert 1er.
Certes, il recherchait la corrélation culturelle existante dans le geste de son patient : entre Panurge et le Petit Prince, puis dans les expressions les plus répandues : mouton à cinq pattes, noir, frisé comme etc. Son épouse, le voyant songeur, lui demanda si le dessert, une tarte aux fraises, lui convenait, car devant sa mine contrite elle-même commençait à se poser des questions existentielles. Etait-il heureux avec elle, était-elle vraiment la ménagère hors pair dont tout homme rêve dès lors qu’il franchit la cinquantaine, avait-il encore des fantasmes amoureux à son égard, buvait-il en cachette, vivait-il à quatorze heures son démon de midi, bref, toute la complexité du monde enfermée en un seul être taraudait l’esprit conciliant de Marjolaine, dite Finzi. Il émergea quelques secondes de ses pensées (il en était à l’époque de la Toison d’Or, après que Chrysomallus, le bélier ailé fruit des amours de Poséidon et de la princesse de Thrace -que celui-ci changea en brebis-, fût estourbi) et rassura son épouse en avalant une seconde part de tarte en arborant un grand sourire de satisfaction.

Au-delà du jardin arboré se découpait au sud la masse sombre du palais de justice, et des fourgons cellulaires stationnés à l’arrière montaient des voix éraillées, des sons qui révèlaient la longueur des débats à l’intérieur du palais et l’impatience accumulée des lampistes de service scotchés à la porte de service depuis maintenant six heures. Mais les doux parfums du jardin pénétraient le salon et nul ne se leva pour fermer la porte-fenêtre. L’expression doux comme un agneau interféra l’esprit du professeur Manshop. Pourquoi pas doux comme un homme ? Il sourit. Dessiner un agneau doux comme un homme, voilà qui, pour Saint-Exupéry lui-même, aurait suscité une énigme semblable à la réalité d’un bélier à toison d’or volant au-dessus de l’Hellespont, deux gamins sur le dos. Lui, de par sa fonction, n’avait goûté l’amitié qu’avec deux moutons : Cadet et Rothschild, lors de congrès nationaux à Rambouillet. Mais cette amitié se révèla, à la longue, funeste dans quelques diagnostics et soins administrés à certains patients, tant et si bien que dès lors, il dût mettre de l’eau dans son vin. Au moment de débarrasser la table, par mégarde Marjolaine renverse le verre de son mari, le sortant de sa torpeur. Celui-ci se rappelle alors qu’il ne connait rien de son patient, qu’il l’a à peine entrevu lors de sa vacation dans les salles surpeuplées, parmi les lits rangés comme un jeu de patience, tous semblables et dont seules les figurines changent. Comment va la dame de pique, aujourd’hui, et le valet de trèfle, toujours fièvreux ? Si, pourtant, le professeur se souvient d’un détail. Quand l’infirmière a tendu le crayon et le papier, le professeur a entendu prononcer son nom, oui, cela lui revient soudain : Thibault l’Agnelet. Sur le coup, il s’est même demandé si l’infirmière le faisait exprès, si par pure coquinerie elle lui proposait de dessiner un mouton pour se moquer de lui. Et que le malade, encore dans les vapeurs médicamenteuses, ait réagi en dessinant un autoportrait malhabile. Et moi qui me triturais la cervelle pour résoudre une énigme qui n’en est pas une, songea-t-il en se levant. Il alla s’accouder au balcon pour respirer l’air frais, fier et content de lui (bien qu’il n’y ait, à vrai dire, aucune raison de se goberger à ce sujet).

L’audience se terminait, au tribunal. L’habituel remue-ménage des prévenus embarqués, des mouvements de transfert, du bruit des véhicules préludaient au calme de cette agréable soirée. Quelques étoiles scintillaient, visibles du balcon surélevé que les luminaires laissaient dans la pénombre.
Le professeur goûta cette tranquillité. Marjolaine était vraiment une artiste, pour la tarte aux fraises. De la rue Mourot, une conversation se fit entendre. Deux individus marchant de concert se vilipendaient aimablement.
"-Maître Pathelin*, vous êtes un âne ! disait l’un
"-Maître Guillaume Joceaulme, vous en êtes un autre !
"-Nous voici dans de beaux draps, grâce à vous !
"-Avouez que nous nous sommes faits avoir tous les deux !
"-Certes ! inutile d’aller le bêler sur les toits !"
Le professeur Manshop s’amusait fort de ces échanges entre gens de robe regagnant leurs logis, rue Duplaa. Il en connaissait la plupart, mais ces deux-là, il en ignorait l’existence. Alors qu’ils baissaient la tête sous le camélia qui borde le monument aux morts, un bêlement sonore, moqueur, s’éleva. Sans provenance précise, un bêlement surgi du ciel ou du tréfonds de la terre, dont l’intensité égalait pour le moins celle d’un troupeau, d’un défilé de milliers de manifestants traversant la place en scandant : à malins de Matignon, malins par millions et demi !
Alors, et alors seulement, le professeur comprit qu’en dessinant un homme, le patient Thibault d’Agnelet avait fait une farce à l’humanité.

  - par AK Pô
 10 05 09

* référence à "la farce de Maitre Pathelin", pièce de théâtre de la fin du Moyen-âge


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