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La vie des gens : François.

lundi 1 juin 2009 par AK Pô


Les héros que l’Histoire a oublié regardent sur leur socle la vanité des hommes. Et dans leurs yeux de plomb l’air frissonne. Emportés dans la folie des illusions perdues, leurs mots inspirent le sculpteur de silences (Ernest Gabard), qui les rend immortels.

Parfois nos yeux éclaboussent l’air, parfois nos bouches happent des mots jusqu’alors silencieux, et l’on devient un autre tout en restant le même.
Quand Annette écarta les rideaux, ce matin-là, un gigantesque ciel bleu réduisit ses pupilles et grava au prisme de ses iris l’encre fluide d’un beau matin d’Eté. La ville se découpait dans la lumière naissante avec de pures couleurs pastel et l’écrin de verdure à la géographie incertaine en points scintillants selon l’essence des arbres froissait sa canopée en vagues collineuses. Le ciel et la nature présentaient leurs hommages aux formes sensuelles d’Annette, livrée nue à l’émergence d’un soleil impatient de la croquer, menue.
De cette rue qui descend nord-sud vers les montagnes, et que barre le boulevard Alsace Lorraine, l’empêchant ainsi d’achever son rêve de voyage, seule la vie quotidienne nourrissait de son passage régulier l’imagination d’Annette. Venue de la vallée de l’Ousse, laissant un mari scieur et deux autres garçons, elle s’était installée dans ce logement depuis une quinzaine d’années, s’occupant de son fils François afin d’en faire un homme brave et honnête, chose ardue quand on sait les vicissitudes du monde. Mais l’entreprise s’avérait pleine de promesses et le gamin, alors sur ses dix sept ans, semblait prompt à suivre une vie d’atmosphères limpides et tempérées, c’est-à-dire sans lendemains qui déchantent. Le coeur d’une mère ne suffit pas toujours pour qui croise celui d’une amante.
Quand François rentra après une absence de trois jours, Annette comprit de suite. Il ramenait à la maison un gros dépit amoureux, une de ces histoires d’amour brisé qui rendent les jeunes hommes désespérement lumineux. Annette le sentit, dans l’air éclaboussé par le regard du fils, et elle lut la trajectoire qui ne mentait pas : il partait. Oui, dit-il à sa mère, il venait de signer un engagement dans les troupes coloniales, et devait s’embarquer à Marseille le surlendemain, au-delà du désenchantement. Il voulait changer de vie, passer de l’écrin de verdure aux géographies incertaines des dunes sahariennes, combattre l’idéal amoureux qui l’avait fracassé par une lutte guerrière sans répit, soumettre le ciel et la nature à l’héroïque désespoir des nations conquérantes. Puisqu’il était perdu, il sauverait d’autres mondes en danger, là-bas, dans le désert. Les bras chargés de gloire, il reviendrait, promit-il à sa mère en pleurs, devenu l’homme dont elle rêvait qu’il fût, et qu’il serait alors, irrémédiablement.

Quand François débarqua au Maroc, la ville se découpait, diaphane dans la lumière naissante, évanescente de par le sable voltigeant sous l’effet du khamsin. Au-dessus de la mer un gigantesque ciel bleu réduisit ses pupilles et les embruns furtifs piquèrent ses yeux. Le ciel et le désert présentaient leur carte de visite au combattant du premier régiment des Tirailleurs Sénégalais. Enfant de la campagne, on l’envoya labourer au-dessus de la vallée de l’Ouergha, à Bibane, lieu stratégique et scintillant, à la géographie incertaine. Trois officiers européens et vingt cinq sénégalais défendirent le poste. Puis ils furent cinquante six hommes à soutenir un siège de cinquante et un jours. Il fut blessé deux fois, mais refusa de quitter les lieux. Annette, ces matins-là, n’écarta pas les rideaux. De ses yeux l’encre épaisse de larmes printanières coulait. De cette rue qui descend nord-sud vers les montagnes remontaient avec persistance le bruit des combats lointains, les cris, les ordres, la châleur torride et la soif, le sang, la peur. François et les siens, livrés nus à l’émergence d’un soleil impatient de les croquer, de les cuire, de les occire, résistaient aux assauts répétés, oiseaux mécaniques brisant leurs ailes plombées d’espoirs de victoire, d’héroïsme. Voilà où mènent les peines d’amour, songeait-il, serein et déjà mort, sur les sentiers de la gloire.

Ainsi au combat meurt l’imaginaire des héros. Sous l’assaut de deux mille rifains, le 5 juin 1925, mourut le sergent François Bernès-Cambot. A l’âge de vingt quatre ans.
Un peu plus tard ce matin-là, Annette déchira les rideaux. La ville avait fondu dans le sel de ses larmes. Seule la vie quotidienne, avec ses remugles, ses passages, ses traversées d’heures, ses transferts habituels, semblait réagir au silence des mots que ne happerait plus sa bouche. Presqu’un siècle plus tôt, un autre palois de dix sept ans était parti, prenant la rue en sens inverse, du centre ville vers le nord, vers une autre destinée, plus grandiose. Il s’appelait Bernadotte.


 - AK Pô
 31 05 09
PS : La statue se trouce à Livron. (Pyrénées Atlantiques)


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> La vie des gens : François.
1 juin 2009, par Alain..  

Et la statut du sergent Bernes-Cambot rend également hommage aux tirailleurs Sénégalais, toujours present, mais jamais récompensés.....( Eux et les autres.)

  • > La vie des gens : François.
    4 juin 2009  
    En quoi la statue rend-elle hommage aux tirailleurs sénégalais ? Elle rend hommage à un soldat bien français, debout, porté par sa mission colonisatrice, tandis qu’à ses pieds se trouve un soldat africain.

  • > La vie des gens : François.
    6 juin 2009, par Alain..  

    ....à ses pieds se trouve un soldat africain....

    Soldat Africain, certes, mais qui sont morts par millier, tous comme les Tabors, les Spahis,les Zouaves.... Pour la libération et le bien être d’un pays qu’ils ne connaissaient même pas...

    Il me semble que dans ta réponse, il y a comme une pointe de racisme....

  • > La vie des gens : François.
    6 juin 2009, par Le Pti K.  
    Il y a trois tirailleurs sénégalais sculptés par Gabard au pied de Bernès Cambot. D’une grande finesse de trait et d’expression (ce qui donne tout son pouvoir révélateur à la scène). L’éternel problème, c’est l’amalgame (mot arabe pris ici au sens figuré) : quand on regarde les yeux fermés, on paupérise ses paupières.Et la misère du monde s’inscrit en commentaire. La statue se trouve à Livron et commence à se vert-de-griser. Comme les esprits chagrins.

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