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La vie des gens : Fanzy et Emilio

lundi 15 juin 2009 par AK Pô


Plus les autoroutes de l’Information se développent, plus les temps de parcours physiques s’allongent. De la plage d’un disque à celle de l’océan, un souvenir de galets et de galettes, dans un aller-retour à bord de l’Avant-Après.

Ils n’avaient pas gardé leurs caractères de cochons ensemble, mais Fanzy fût ravie d’arriver à la plage et le dit à Emilio. Tant il est vrai que de la campagne à la mer la distance est longue, en comptant la traversée des villes littorales. Un grand beau temps régnait. Fanzy déballa promptement son sac-à-dos. Elle en extrait une table de logarythmes afin d’installer le pique-nique. Ce trajet sans fin lui avait donné de l’appétit, avivé sans doute par l’air marin et le vert bouteille des fucus qui jonchaient la grève, pareils à une rangée de foin fraichement coupé.

Emilio songeait, la regardant procéder, à toutes ces correspondances existantes entre la terre et l’eau, l’océan et la campagne. Il suffisait de rajouter "de mer" après les noms suivants : concombre, veau, étoile, anémone, ver, gorgone, lièvre, cône, berceau, couteau, serpent (*) pour s’apercevoir de la communauté de l’un et de l’autre, comme le nautonier pourrait nommer merlan, maquereau, thon, baleine, crabe, (police des) morses, ou puce les éléments marins qui vivent aussi sur terre, sous d’autres formes certes, mais avec la même conviction.

Emilio déplia un grand parasol qu’il fixa dans le sable, créant un gros trou d’ombre sous le soleil au zénith. Deux gobelets furent remplis d’eau claire, et, une fois les couverts en plastique dressés, ils s’embrassèrent. Depuis combien de temps n’étaient-ils venus s’étendre face à l’océan ? C’était bien avant la création de la voie Nord-Sud, bien avant qu’Orthez ne devienne la banlieue de Bayonne et que Tarbes, Lourdes et Pau ne forment la première métropole du Sud Aquitaine-Midi Pyrénées.

Oui, cela remontait à des décennies ! la A65 était certes achevée, et la LGV suivait en parallèle la piste d’aviation Uzein-Parme, rallongée en 2020 pour les besoins d’un potentat dont l’avion n’avait pas de freins, ce qui était, à l’époque, un signe de richesse et de pouvoir absolu. Le potentat était mort, ayant sauté en vol avec un parachute doré, mais l’océan était toujours là, calme et serein ce dimanche, pour accueillir Fanzy et Emilio, venus de leur campagne lointaine admirer l’écume et les rouleaux, l’horizon ouvert sur l’infinitude.

Fanzy se souvenait vaguement de leur dernière visite océane. Elle évoqua le sable lisse tavelé d’empreintes de pieds nus, des traces de pneus des véhicules (qui fonctionnaient au gas-oil, antique !) nettoyant dès avant l’aube l’espace désert, les touffes d’oyats qui frémissaient sur les dunes, les sentiers bordés de barrières en bois, les bois flottés, les lèches de plastique et les cordages imputrescibles multicolores battus par l’onde, et Emilio l’écoutait, attentif, distrait parfois par ses propres souvenirs de petits galets lisses, brillants sous l’humidité des vagues mourantes, des coquillages qu’ils ramassaient pour en faire plus tard des parements qu’ils ne firent jamais, et cet air iodé qui battait leurs narines, les pénétrant de rêves exotiques, de visions lointaines et pourtant si proches.

Dans la flaque obscure de l’ombre, ils s’endormirent. A l’abri du soleil. Ce soleil qui, désormais, frappait dur à travers la couche d’ozone déchirée. Qu’elle était loin, l’époque du bronzage, le temps des écrevisses, l’ére des crèmes solaires au monoï, à l’aloès et au chevrotant légionnaire. L’océan lui-même déclinait en couleurs, prenant un ton grisâtre sous le grand ciel bleu vaporeux. Les surfeurs avaient disparu, les cargos filaient à la queue leu leu d’un estuaire à l’autre, et les oiseaux posaient sur des cartes postales leurs plumes numérisées. Les enfants jouaient toujours, regroupés sous d’immenses tentes, manettes en main. Certains, rares, construisaient de petits pavillons en béton, armés et contraints, concourant sous un chapiteau de toile vernissée pour le prix de l’Imagination Enfantine Durable, sponsorisé par un descendant du potentat mort en plein vol.

Quand ils prirent le chemin du retour, leur ombre les précédait, immense dans le crépuscule. Ils retraversèrent les villes littorales, empruntèrent les routes goudronnées (il n’y en avait pas d’autres), suivirent les panneaux publicitaires (qui leur indiquaient le temps de parcours pour s’y rendre), se trompèrent de marques, de réseaux, d’enseignes, se perdirent dans le piémont entre les exploitations gazières, agricoles, les laiteries, les champs de maïs, trouvèrent une auberge, dépense imprévue mais nécessaire, et finirent par rentrer chez eux, là-bas, aux confins de la campagne, où le chat les attendait.


 - par AK Pô
13 06 09

(*) pour les noms originels en latin, se référer au livre de John Steinbeck : "Dans la mer de Cortez" journal de bord, éditions Babel l’Oued


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