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La Dona innamoranda.

samedi 14 novembre 2009 par AK Pô


Avons-nous donc tant de fois changé pour rester les mêmes, ou avions-nous oublié que nous étions ceux qu’aujourd’hui nous sommes devenus : nous-mêmes ?

Tout a commencé ainsi. Je venais de suspendre mon tablier à la patère scellée au mur de la cuisine. Le poulet commençait à dorer dans le four et le grésillement de l’huile au fond du plat jouait dans mes oreilles sa musique sautillante, poivrée salée aïllée. Paul, mon mari, était sorti faire les courses, et ne rentrerait probablement pas avant l’heure du dîner, ainsi que le veut la tradition masculine dite "des pieds sous la table". J’avais donc devant moi un moment découpé sur mesure pour vêtir mon temps libre d’un peu de littérature.

Je repris donc la lecture de "L’homme pressé", de Morand. Relire un livre vingt ans plus tard c’est retrouver des impressions passées dont on s’aperçoit que le temps ne les a pas modifiées. L’oeil a vieilli, la pensée a mûri, mais au fond l’homme est resté semblable à ses idées de jeunesse. Il n’a modifié que les aléas du temps pour adapter au mieux son parcours social, physique. C’est ainsi que, page 202, je tombais sur ce passage, jadis coché en marge :" C’était l’heure où les autobus s’espacent, où le métro élargit son bruit souterrain de plusieurs secondes, où les isolés ont l’air de couples à cause de l’écho dans les rues sonores et de leur ombre sur les murs, où la nuit appartient aux vieux journalistes, et à toutes les femmes, les femmes à scènes et les femmes douces." De cette phrase noyée dans le récit remonta l’évocation d’un fait que j’avais oublié : j’étais toutes ces femmes. Disséminées en fines particules, peaufinées par le quotidien, attendries ou durcies mais toujours grandies par la main d’hommes, preux chevaliers ou vils contrebandiers, courtisanes, égéries, geishas ou mendiantes rousses baudelairiennes, éternellement fatales.

Du four sortit un fumet qui me rappela que j’étais moi-même assez appétissante, et que ce vieux roublard de Morand se serait volontiers installé à ma table, si celle-ci avait possédé les apparats d’un dîner d’ambassade. Je fus prise dans une valse qui me donna le vertige. Le thermostat était trop fort, le rêve trop intense, et moi trop stupide de parcourir les lignes virevoltantes de ce livre. Alors, c’est arrivé.

J’ai éteint le four, mis mon manteau, pris le parapluie, et suis descendue en ville.

Dans la lumière grise de ce jour pluvieux les vitrines brillaient comme des yeux d’enfants pauvres devant la soupe de nuit. L’écho sonore des rues vides provenait de mon coeur qui battait la chamade, palpitant débordant de toutes ces femmes que je blottissais dans mon sein. Les murs vibraient d’un tellurisme semblable au déplacement d’une taupe dans un champ de carottes, mes mains tremblaient, mon sac-à-main exécutait la danse de saint Guy, ma jupe balayait le vent, mes mollets résistaient aux brûlures de la pluie glaciale. J’avais envie. Envie de mordre, de pincer, d’aimer. Je savais. Mon intuition féminine conduisait mes pas. Dans la rue Galos quelques chiens écrasés par le désespoir flairaient, truffe au vent, l’air du mauvais temps. Deux d’entre eux me saluèrent en s’ébrouant. La pluie ralentissait le trafic, les autobus s’espaçaient dans la rue Despourrins, le poulet refroidissait dans le four, Paul buvait son cinquième apéro au bar des frangines, la terre tournait de l’oeil, le fléau de la justice penchait d’un coté, la bourse chutait avec les eaux du Zambèze, mac Donald fuyait l’Islande à la couronne trop dévaluée pour mâcher du big beef, le froid envahissait les bras des chemises, la crise reniflait les lignes d’un demain qui déchante, mais lui était là.

Planté dans sa gabardine, un vieux stetson sur le crâne, l’oeil malicieux. Sous le porche, légèrement abrité des intempéries, il me regardait venir, conjuguant notre plaisir commun au présent de la rencontre, lançant spontanément un baiser dans l’espace isolé où notre couple en gestation s’embrasserait avec fougue. Oui, il était là, le vieux journaliste avec qui je passerai la nuit, celui qui m’avait dit, il y a bien longtemps "un objet d’art commence par vous crier qu’il a vécu. Il projette devant vous son aura." J’étais cet objet d’art, cette femme que transcende la nuit des temps, et ses bras m’enlacèrent pour m’emmener vers cette petite mort qu’est le plaisir sans fin.

Alors, nous abritant sous le journal qu’il lisait en m’espérant, nous poursuivîmes à pas pressés l’avenir jusqu’au creux d’un livre aux pages drapées d’émois, de sensualité, de vie, prenant enfin le temps de nous arrêter pour jouir de nos présences. Dès lors, je refermai le bouquin de Morand, devenu illisible, et glissai à mon amant : "A quoi reconnaître qu’on est arrivé si l’on ne s’arrête jamais ?". "A tes yeux", me répondit-il.

-par AK Pô 7 11 09

Extraits tirés de "L’homme pressé" de Paul Morand Ed. l’imaginaire Gallimard

"Innamorato" : terme italien pouvant se traduire difficilement (sauf sur l’oreiller) par enamouré


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Votre commentaire



> La Dona innamoranda.
14 novembre 2009, par Maximo  

Le propre des beaux textes, c’est qu’ils donnent envie d’être lus et qu’à chaque mot, on attend le suivant. Ici, on l’attend avec une envie gourmande. smiley

  • > La Donna innamorata
    14 novembre 2009, par Maximo  
    La Dona innamoranda
    Va falloir que vous appreniez à faire les copier-coller, Messieurs les éditeurs de A@P... INNAMORATA, qu’elle vous dit la donna (avec deux N) !!

  • > La Donna innamoranda
    14 novembre 2009, par Marc  
    Maximo, je crois que l’idée de AK Pô c’était de faire un jeu de mot entre la Dona et Paul Morand. smiley

  • > La Donna innamoranda
    14 novembre 2009, par Maximo  
     smiley hum... va falloir m’expliquer, là, alors... smiley moi pas comprendre smiley

  • > La Donna innamoranda
    14 novembre 2009, par Maximo  

    aaaaaaaaaaaaaah, ça y est !!!!!!!!!!!!!!!!!!! innaMORANDa, c’est ça ???

     smiley ben dis-donc, elle a des faiblesses, notre amie AK Pô smiley

  • > La Donna innamoranda
    14 novembre 2009, par AK Pô  
    Ah ! je vois qu’il y en a qui suivent... Pour la donna, c’est vrai, j’ai commis cette grave faute : n’avoir pas mis deux n pour l’Italienne, ni de tilde pour l’Espagnole. Mais la prochaine fois, si je parle de donna morbida, j’espère bien piéger Maximo... smiley

  • > La Donna innamoranda
    14 novembre 2009, par Maximo  
    ebay

     smiley ben, euuuuh, bêtement google, mais à part un slip taille basse en microfibres, j’ai rien trouvé... smiley SLIP DONNA MORBIDA MICROFIBRA VITA BASSA TAGLIA

    y doit y avoir un piège smiley et je tombai dedans

    http://cgi.ebay.it/SLIP-DONNA-MORBIDA-MICROFIBRA-VITA-BASSA-TAGLIA-S-M_W0QQitemZ260399380270QQcmdZViewItemQQptZPerizoma_Tanga_Slip_Culotte ?hash=item3ca103372e#ht_1473wt_995

  • > La Donna innamoranda
    14 novembre 2009, par AK Pô  
    Morbido, en italien, signifie doux (au figuré : délicat), donc una donna morbida n’est pas une femme m... smiley. Je vous rassure, les faux amis se cachent surtout dans les dictionnaires bi-lingues. Maintenant je ferme mon google, because we had a good old gossip (on a bien papoté) et dehors il fait beau.

  • > La Donna innamoranda
    14 novembre 2009, par claudiqus  

    una donna morbida ...

    bassa taglia ...telle qu’on l’aurait rêvée !...  smiley

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