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Les naufragés du "Métropole"

samedi 21 novembre 2009 par AK Pô


Le temps, dans les cafés, passe en fines moutures. Le naufragé, harassé par sa longue quête de bonheur, prend un siège et se tait, oubliant dans les moulures du plafond la démesure qu’un parcours amoureux glisse entre deux miroirs, l’un reflètant l’ombre, l’autre le rêve.

C’est au Métropole, un café où j’avais pris mes habitudes depuis quelques semaines, que je les ai observés. Lui, d’abord, un homme assez commun physiquement, en ceci que ce qui eût pu le distinguer des autres ne se situait ni dans son habit, ni dans ses attributs, seulement dans son attitude. Il devait avoir une quarantaine d’années, une allure d’homme qui a vu la terre avec ses mains, l’usine avec ses gestes et la vie avec ses mirages. Il avait sans aucun doute repeint le plafond du bistrot en bleu, y rajoutant quelques vagues turquoise qu’effrangeaient d’infimes ridules à la crête desquelles l’écume portait l’oeil blanc de ses jours naufragés, car son regard le scrutait en amateur éclairé. Ses mains, plutôt larges, avaient dû ramasser des pommes car elles s’arrondissaient naturellement, telle une corbeille d’osier offerte au passage de voleurs de saisons, et étaient animées par les vibrations que les clients du bar ne manquaient de propager par leurs vociférations mutuelles.

Je m’étais aperçu qu’il n’occupait jamais le même siège d’un jour à l’autre, que son attitude ne différait pas selon l’endroit où il s’asseyait, et que le journal qu’il faisait semblant de lire datait systématiquement de la veille ; néanmoins le titre dudit journal variait, changeant de langue parfois (je le surpris un jour lisant "L’Actualité" de Montréal). Nous avions en commun de nous installer toujours en retrait, dans les angles du café offrant une vue panoramique sur la salle, et peu à peu la question me vînt de chercher à comprendre pourquoi ses yeux naviguaient du sol au plafond, jusqu’à ce que je comprisse, ou crus comprendre.

Dans ce bistrot, aux boiseries anciennes, au plancher à larges lames blondes vernissées, dont les murs s’ornaient de grands miroirs au tain blême, il regardait la baigneuse. Par le jeu des reflets, la mer bleutée du plafond jouait avec la plage du sol, tant et si bien que, pour peu que l’imagination entrât dans la vision, notre homme vivait là son moment exotique, son désir univoque de passion amoureuse, en contemplant la serveuse qu’il aimait, plongeant ses yeux dans la marée ondulante des courbes de la belle. Ainsi, cet inconnu me devint familier. Nous partageâmes, sans nous passer le mot, ces instants rares et délicieux, nous saluant dès lors d’un hochement de tête, en habitués des lieux.

Pourquoi parcourir le monde quand la beauté passe devant vos yeux ? Parce que la beauté n’est pas suffisante. Il faut la sensualité d’un mouvement, d’un regard, d’une promission, un acte irréversible que l’oeil seul ne saisit pas sans l’aide du sentiment, une action qui s’affranchit de la trace du vécu pour jaillir dans la vivacité immédiate de l’être. Et la baigneuse avait ces attributs, cette indolence furtive qui permettait le transit d’un état à l’autre. Ses pas étaient de danse et ses chaussons : aux pommes. Les lames de parquet bruissaient sous son passage, réclamant ses caresses, observant sous la jupe la rose des vents folâtres, refrénant leurs éclisses pour ne point se fendre, ivres comme des ponts de bateaux, lessivés par l’outrage aux bonnes moeurs que ces visions stellaires ne manqueraient de susciter chez quelques vieux clous censeurs. Cependant qu’au bastringue montaient des tempêtes verbales, nous encensions le plafond de naufrager mon yeux. La baigneuse voguait, son dos ondulait, dessinant la joliesse d’un muscle filant comme une pelote de laine poursuivie par un chat lorsqu’elle levait les bras, ses fesses en poupe immobilisaient le navigateur solitaire sur son vaisseau fantôme, ses seins offraient aux pigeons voyageurs les minarets de sainte Sophie, les clochers des Abbruzzes et les balcons de Gênes avec leurs géraniums. Tout était admirable chez elle.

Mais l’effroi, individuellement, nous prenait lorsque, se dirigeant vers nous le pied chevillé au corps comme six danseuses d’un ballet de Thierry Malandain voltigeant à l’unisson, son regard perforait le votre. Ses lèvres rehaussées d’un carmin tapageur s’entrouvraient, et sa main, voletant au gré des alizés, posait sur le guéridon la soucoupe contenant l’addition.

Alors l’addiction cessait net. Le temps était venu pour nous de retourner aux Galapagos faire les tortues, ou les crabes sur l’îlot Clipperton, bref de reparcourir le tombolo de nos misérables isthmes existentiels avant qu’un tsunami ne nous en coupe le chemin, ce chemin de sable qui rend émouvants les rêves égarés.

Rubiconds et déjaugés comme des tonneaux à marée basse, nous regagnions la sortie du Métropole, prêts à franchir le Styx, en pleine nuit, à la lueur vacillante d’une lune chantant la barcarolle.

-par AK Pô 14 11 09

photo : du rédacteur (comme d’hab)


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