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A social disease

samedi 20 février 2010 par AK Pô


Quand la chute du mur rebâtit parfois l’espoir, l’arrêt du coeur nous anéantit sans cesse. Seule une mère, placée au pied d’une réalité indéniable, peut, par les impulsions de son coeur, faire tomber la fièvre d’une société malade, et redonner espoir et guérison à son fils mal en point.

Les jours s’installèrent quelques temps sur les rives de la maladie, et pendant que la fièvre emplissait de douleur l’esprit joyeux de son enfant, Louise pleurait, sans rien en laisser paraître. Au contraire, elle arborait une gaiété vis-à-vis de l’enfant que celui-ci ne lui connaissait pas, et qu’il découvrait avec étonnement et enthousiasme, malgré son état, et l’agitation permanente dans laquelle sa mère se maintenait sourire aux lèvres, mots tendres et attentions jusque là inconnues auraient pu, pour un adolescent, signifier la gravité du mal qui l’assaillait, mais ce bambin de cinq ans, ébloui par l’amour maternel, se contentait d’ouvrir les yeux et d’admirer ce corps rondouillet aux hanches pleines, au sourire largement ouvert sur de petits baisers, aux taquineries et aux soins particuliers que les circonstances exigeaient.

Cloué dans son lit depuis plus d’un mois, le petit Gaston avait vu défiler une ribambelle de docteurs, dont aucun n’avait su, ou pu, déterminer la cause de son étrange mal. Le cas présentait une pathologie très intéressante, suffisamment sournoise pour que ces doctes scientifiques s’en émeuvassent et se réunissent un soir, dans un cabinet de la rue Montpensier, en compagnie d’un consultant chargé de coordonner leurs pensées sur le sujet et d’un homme politique pour le cas où une déclaration à la presse serait nécessaire pour évoquer la compétence et l’espoir suscité par ces médecins locaux dont la renommée monterait ainsi en flèche.

La famille passait régulièrement chaque fin d’après-midi, comme un train se présente dans une gare désaffectée, avec des airs d’attardés, le teint pâle, loin de ces repas dominicaux où parfois le ton monte sous l’effet de l’alcool. L’oncle Jacques tentait quelques grimaces devant l’enfant aux yeux brûlants, sans conviction, et Gaston hocquetait, riant de bon coeur, serrant son ours en peluche lui-même empreint de fièvre. Tante Léa donnait un coup de main à Louise. Un enfant malade requiert tant de soins et d’attentions, ma pauvre Louise, et ces médecins, dis-moi, qu’est-ce qu’ils fabriquent ?

Ah, Léa, tu sais ce que c’est : six mois d’attente pour un ophtalmo, un mois pour un dermato, des lustres pour un gynéco, etc. On retourne dans l’artisanat. Six mois pour un charpentier, un an pour un plombier, des lustres pour un électricien, etc. Bientôt, il faudra consulter un consultant pour obtenir une consultation auprès de tel ou tel spécialiste du cerveau ou des tuyaux. Le chômage augmente, les étudiants étudient, les travailleurs s’appauvrissent, la classe moyenne regarde la télé, la nantie est d’une tristesse insigne, la beauté s’est calée dans les images de sa représentation cruelle, Hans Bellmer torture sa poupée comme une belle-mère son gendre, c’est le génie humain, Léa, celui qui fait que la maladie des autres fait se sentir irrémédiablement bien celui qui n’en est pas affecté. C’est l’inégal partage de l’altruisme et du mensonge.

Il existait jadis une classe ouvrière, où l’homme aimait l’homme, usait sa vie sur les machines mais toujours savait lire dans un regard l’étincelle de vie de son voisin, le réconforter dans les moments difficiles, l’aider, se solidariser pour les coups durs, et dieu sait s’il y en avait. Imagine un instant que je baisse les bras, que je m’en remette au simple soin de ces médicastres aux pharmacopées inefficaces, que deviendrait Gaston, dans les heures qui viennent ? Un article de presse, un enfant décède suite à une maladie mal connue, malgré tout l’acharnement thérapeutique des médecins appelés à son chevet. La création d’une commission consultative pour créer un pôle de surveillance et de recherche a été évoquée par le député Untel, à l’annonce du décès...

Alors, qu’est-ce que j’ai fait ? Oh, rien d’extraordinaire. J’ai poussé le lit de Gaston vers la fenêtre, lui ai tenu compagnie en lui racontant des histoires, de celles qui se terminent bien, pas des vraies, et puis du lait, du miel, de l’amour maternel. Beaucoup, mais pas trop, sinon les bienfaits se dissipent et personne n’est plus pareil, cela devient de la tricherie. En même temps, sans le lui dire, j’ai pris en lui une part de sa maladie, je l’ai véritablement avalée, comme une boulette putride, pour comprendre, admettre et soumettre le mal à mes forces de mère, afin d’en extraire le remède salvateur que mes gestes, mes actes, mes pensées, vont transfuser pour le guérir de ses tourments. Je sais aussi que toi et Jacques êtes nécessaires à la bonne marche de ma tentative, car elle est épuisante et n’est pas une formule magique incontestable.

Certes, il fallut du courage et de l’abnégation, chez le fils autant que chez la mère, pour que reflue la maladie. Lentement, le mal se dissipa. La vie reprit son cours normal de joies, de préoccupations diverses, de tristesses diffuses. L’enfant grandit, poussa hors des murs son corps et son esprit, sous l’oeil bienveillant de sa mère, qui mourut, bien des années plus tard, en souriant à la lecture d’une lettre de son fils lui racontant sa vie.

La vieille avait gardé, au plus profond d’elle, une miette en souvenir.

-par AK Pô

07 02 10


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Votre commentaire



> A social disease
20 février 2010, par claudiqus  

oui ...

ce sont ces miettes qui atténuent la dureté de la croûte .

medecine, éducation, société à deux vitesses...bribes et miettes d’une carapace dorée qui s’étiole ...

  • > A social disease
    20 février 2010, par Carola  

    Seule une mère, placée au pied d’une réalité indéniable, peut, par les impulsions de son coeur, faire tomber la fièvre d’une société malade, et redonner espoir et guérison à son fils mal en point.

    Ce malaise dans la civilisation serait-il donc guérissable par la voie d’une relation mère-fils ?

    Voilà encore un bien beau texte à tiroirs... smiley

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