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Psychiatrisation de la vie quotidienne : délire et réalité

lundi 5 avril 2010 par Carola


Cet article propose une suite au questionnement citoyen de la psychiatrie abordé la semaine passée mais cette fois sous l’angle de la norme au quotidien. (article newsletter d’A@P du 22 mars « arrêtons de marcher sur la tête »)

Bien souvent la psychiatrie ne nous est rendue accessible que parce qu’elle nous tombe dessus dans notre univers familial, ou par l’irruption d’un fait divers effroyable dans l’actualité.
Ce que l’on peut mesurer aujourd’hui néanmoins, c’est la banalisation des mots du médical pour exprimer des faits ou des ressentis individuels et sociaux.
Il n’est pas rare d’entendre les uns ou les autres se dire parano, hyperactif, obsessionnel, schizo, mytho, et nommer les « coups de mous » de la vie « dépression », entendre parler de psychose, de traumatisme dans les médias, dernièrement de psychothérapie de groupe quand des parlementaires se réunissent après une claque aux élections....
Dans cette « navigation » des mots, il devient difficile de faire la part des choses entre la polysémie, la métaphore, l’abus de langage, la surconceptualisation dont la « fracture sociale » nous avait déjà tracé un bel exemple... mais il se dégage aussi des perspectives sous-jacentes pour nommer le désordre social.
C’est là une entrée pour la vigilance citoyenne, lorsque le véhicule des mots rend les contours flous et poreux entre le normal et le pathologique dans la société.

Au travers du répertoire de classification des troubles mentaux on peut aussi constater que la politique et la psychiatrie ont partie liée pour définir la santé.
Deux organismes internationaux se partagent cette mission : la CIM (classification internationale des maladies) issue de l’OMS (Organisation Mondiale de la santé) qui siège à l’ONU depuis 1948, et depuis 1952 le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) issu des courants de la psychiatrie nord-américaine.

Ces deux organisations s’affrontent sur les fondements de la santé mentale qu’ils revisitent régulièrement en fonction des progrès de la pharmacopée, de la biologie, des neuro-sciences et des mal-êtres que nos sociétés ne parviennent plus ou toujours pas à contenir.
Schématiquement, on pourrait dire, que les partisans de l’OMS refusent d’exclure les déviances de l’individu de la pensée philosophique et psychanalytique. Cette pensée se réfléchit dans les pratiques sociales et leur impact sur le sujet humain.
Le DSM, quant à lui, classifie les maladies et se réactualise en fonction des découvertes de nouvelles molécules chimiques actives sur certains troubles qui les inscrivent en retour comme nouvelles maladies émergentes. On lui reproche ses accointances avec l’industrie pharmaceutique dont certains laboratoires sont à la fois sur le terrain de la fabrication de médicaments et promoteurs d’OGM sur le marché de l’agroalimentaire....
Ce rapprochement a de quoi nous laisser perplexe quand on sait les lobbies qui les conduisent.
En 1952, le DSM I classifiait 52 maladies mentales.
En 2009, nous sommes au DSM IV qui en classifie 23O.
Le DSM V est en cours d’élaboration et on ne peut que s’inquiéter de voir nos sociétés ne plus parvenir à contenir les débordements de ses petits enfants qu’avec l’aide de procédures médicalisées, là où à une époque il s’agissait de questions d’éducation.

Voici quelques balises de la dérive psychiatrisante appliquée à l’enfance....
Un chef de service en psychiatrie infanto-juvénile citant des parents désemparés en consultation hospitalière, ne sachant plus s’ils doivent obliger leur enfant à prendre son bain le soir quand il fait une colère pour ne pas y aller, ou bien s’il faut garder la lumière ou l’éteindre quand il s’endort...

L’hyper activité, à une époque classée par l’OMS symptôme de la dépression comme l’autre versant de l’abattement, est à présent nommée TDA/H (Trouble de Déficit Attentionnel avec Hyperactivité) chez l’enfant, syndrome à part entière puisqu’une molécule active de la famille des amphétamines, le méthylphénidate (Ritaline des laboratoires Novartis) a fait ses preuves sur le trouble.
En faisant ainsi taire le symptôme éradique t-on la cause ?
C’est la question qui reste posée au plan social et humain devant l’origine inconnue du trouble et la recrudescence de demandes de traitement à travers le monde.

Et puis « Le dépistage précoce de la délinquance chez les enfants de 3 ans » titre d’un rapport de l’INSERM en 2006, qui a été remisé dans un tiroir grâce à l’intervention massive de parents et de professionnels de l’enfance de tout bord....
Cela aura eu le temps malheureusement d’ouvrir à l’impensable d’un quadrillage social sous couvert de diagnostique, de prévention, de médication et de thérapie comportementale. Aurait-il donc fallut repérer les futurs délinquants parmi les voleurs de cubes en crèche ?

Aujourd’hui, c’est la création du TDDD, ou Temper Dysregulation Disorder with Dysphoria (Trouble de dysrégulation de la colère avec dysphorie), visant les enfants excessivement colériques.
Ci-après, l’extrait d’un article écrit par Jean-François Marmion le 20/02/10 psychologue et journaliste de la revue Sciences Humaines.
Je cite :
« ....Plus précisément, pourraient être qualifiés de TDDD, dès 2013, les enfants de 6 à 10 ans sujets à des déchaînements de colère exprimée physiquement ou oralement, ou débouchant sur l’agressivité physique à l’égard de personnes ou de biens, tout cela au moins trois fois par semaine, dans des situations qui ne semblent pas le justifier. Pourquoi cette nouvelle catégorie ?
Pour répondre à des critiques relatives au trouble bipolaire trop souvent diagnostiqué, à tort, chez des enfants se retrouvant, du coup, consommateurs d’antipsychotiques . A défaut de se substituer au trouble bipolaire infantile, qui concerne aussi bien les garçons que les filles, le TDDD, qui toucherait surtout les garçons, est donc destiné à désengorger cette catégorie. Quitte à nécessiter rapidement une nouvelle sorte de psychotropes... Nul doute que la France, passablement allergique à des catégories actuelles du DSM comme le TDA/H (trouble déficitaire de l’attention/hyperactivité) et autres TOP (trouble oppositionnel avec provocation), n’accueillera pas cette nouveauté sur un lit de roses... »

Au-delà de la formulation aux termes spécifiques qui peut rebuter le non-spécialiste, on peut tout de même être interpellé par le descriptif de ce que tous les enfants traversent à un moment donné de leur vie, comme une nécessité pour se construire.
Comment est-il rendu possible que le monde des adultes ne puisse plus ou ne sache plus contenir les débordements des petits enfants sans médicaliser la situation ?
On est en droit de se demander aussi comment les progrès de la chimie peuvent à ce point prévaloir sur le destin éducatif et psychique des enfants de nos sociétés ?
Enfin, comme toute avancée de la recherche scientifique, au service de quoi se décline t-elle ? A qui profite-t’elle ? A symptôme social réponse médicale ?
D’autres remises en question sont-elles insoutenables ?

- par Carola

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus, le CIM, l’OMS et le DSM ont un historique référencé sur Wikipédia.
En prolongement de l’article :Gori R., Del Volgo M.J., 2005, La santé totalitaire Essai sur la médicalisation de l’existence. Paris : Denoël
Crédit photographique ivansigg.over-blog.com


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