Abonnement à la newsletter d'A@P

Votre email :

Valider
 

 

Gai comme un pinçon

samedi 10 juillet 2010 par AK Pô


Depuis que l’envie de pleurer m’a quitté, je suis gai. Partout. Dans les escaliers, perché en haut d’un arbre, coincé dans une voiture, ou en face d’un inspecteur des impôts. J’ai le moral. Bien sûr, je me sais poursuivi par une cohorte de râleurs, de pisse-froid, de jaloux et d’envieux, qui n’ont qu’un désir : me pousser dans les escaliers, me jeter du haut de l’arbre, m’écraser sous leur voiture, ou être de vrais agents du fisc (à condition toutefois de ne pas toucher un salaire misérable). Mais rien n’y fait. Gai comme un pinson et non plus sombre comme un pinçon.

J’en arrive même à me demander si j’ai un jour été triste de ne pas sentir de joie m’envelopper quand j’aurais aimé en être bourré. Etait-ce pour cette raison que je m’enivrais, pour oublier que la vie était catastrophique, enfin, pas pour tout le monde (suivez la cohorte du regard), seulement pour moi. Paranoïaque à souhait, du matin au soir, sept jours sur sept, culpabilisant sur mon incapacité à réagir, persécuté à outrance par la vindicte imaginaire de mon laisser-aller, bref, une calamité similaire au redressement fiscal d’une colonne vertébrale atteinte de hernie discale avec timbre non valable pour affranchir du courrier.

Et puis, arrive le jour où je trébuche dans les escaliers et dégringole jusque devant la loge de la concierge. Le SAMU me transporte à toute berzingue jusqu’à un lit au sommier à roulettes en caoutchouc. Quand on me transfère au bloc opératoire, j’entends le crin crin de chaque tour de roue. J’ai envie de rire. Je dois être salement amoché. Un souvenir me traverse l’esprit : tu sais à quoi on reconnaît un bon prolo quand il pousse une brouette ? Mais oui, elle est vieille comme Mathusalèm, Paco !

Au bloc, ça rigole dur aussi, mais avec ces vapeurs d’éther qui flottent dans l’air, rien ne m’étonne. D’ailleurs, si je sors vivant de ce billard, j’offrirai une bière à tout le personnel. Bon, voilà à présent que je fais de l’humour. Noir. Sous le néon de la table d’opération, entre les bistouris, le scalpel et la corde raide. On m’anesthésie très très localement (juste la partie qui pense). Dans les vaps. On doit me triturer pendant que je rêve d’un autre monde, pas de celui qui m’a conduit ici par la faute d’un électricien qui laisse traîner ses rallonges dans la cage d’escalier. Sans doute un de ces types qui adhèrent à la cohorte et fomentent des complots sous l’aspect serein de membres de la plus grande entreprise de France.

Je me réveille. La chambre est occupée par trois autres personnes, aussi mal en point que moi. Une a des difficultés à sourire ; pour me faire signe elle m’adresse un clin d’oeil. Le second a glissé sur une peau de banane en traversant la rue de la République un jour de marché. Le troisième est tombé d’un échafaudage en construisant une palombière dans le bois de Lagos. Un médecin entre, fait le tour de nos lits. Il fait grise mine. Son frère doit travailler au centre des impôts. L’infirmière, par contre, est gironde et roumaine. C’est dommage, me glisse mon voisin de lit, je les préfère burgondes et pas bravaches. Celui qui a glissé sur la peau de banane les voudrait au régime et ivoiriennes. Le ton monte entre nous. Chacun défend ses préférences et conteste celle des autres.

Une bande Velpeau traverse l’espace, un verre d’eau se renverse sur un chevet et mouille l’oreiller de celle qui a du mal à sourire et qui du coup, nous adresse des éclairs vengeurs pleins de haine. J’appuie en vitesse sur la sonnette d’appel pour rompre la monotonie. Ma concierge entre alors dans la chambre et pousse un effroyable cri, qui nous pétrifie. Elle est portugaise et a connu la misère et l’exil. Et le poussage des brouettes sur les chantiers routiers de Salazar : crin crin crin. Elle nous traite de petits bobos débiles, ouvre grand la fenêtre, enfourche un balai et s’envole.

Non, finalement, je suis seul dans la chambre. Le papier peint date de l’époque où fut construit l’hôpital. Des traces d’humidité ont déjointé les lés et je me trouve moche en regardant le plafond, ce qui me rend triste mais pas désespéré, car ici on me soigne. On m’a recousu le crâne, rabiboché le tibia et le péroné, cureté le cerveau avec une pelle à gâteau chirurgicale, et j’entends se rapprocher dans le lointain les cornemuses de ma retraite flageolante. J’ai toujours préféré le kilt à la soutane. Le mont de Vénus au bouclier de Brennus. La main de ma belle soeur au zouave du pont de l’Alma.

Ce sont des choix personnels, certes, mais qui sont à l’origine de la course poursuite engagée depuis par la cohorte des râleurs, pisse-vinaigre, égotistes et dictateurs pour anéantir ma libre expression, la pressuriser dans une machine à café vantée par un bel acteur qui ne craint pas, lui, qu’un piano à queue lui tombe sur le coin du nez, alors que moi, c’est le ciel entier qui me menace en me traitant de petit gaulois plein de gaudriole.

Je m’aperçois soudain que les volets sont ouverts et que le jour pénétre sans autorisation écrite mon espace privé jusqu’alors de lumière, qu’après un sommaire état des lieux il consent à s’étendre à la lisière de mon matelas et me tend un papier rempli de mots pleins de châleur. C’est ma future femme. Elle m’invite à prendre connaissance de notre première rencontre, qui aura lieu dans une semaine, dans un taxi mauve irlandais.

Alors soudain, l’envie de pleurer me quitte. Je suis gai. Partout. Où je suis, où j’irai, d’où je reviendrai. Je laisse la vacuité aux cohortes de râleurs, pisse-froids, dictateurs et autres rigidifieurs d’âmes ; moi, je pars en voyage avec mon amoureuse, à cheval sur son faubert qui balaie les marches de l’escalier qui monte qui monte qui monte... vers le septième ciel.

-par AK Pô

27 06 10

10 juillet : saint Ulrich

Dicton : "Chouette de saint Ulrich maudit le pauvre et conchie le Grand Duc."


[ Imprimer cet article ] [ Haut ]
 
 
 
Votre commentaire



> Gai comme un pinçon
10 juillet 2010, par claudiqus  

et à part ça ... what else, gai pinçon ? smiley

   
 
 
 
Les rubriques d’A@P
Citoyenneté
A compte d’auteurs
"Arpenteurs sans limites"
"Les sorties de Michou"
"Un samedi par semaine - tome 2"
"Un samedi par semaine - tome I"
Au ras du bitume
Enquêtes
Evasion
Maréchaussée Paloise
A@P.com
Courrier d’e-lecteurs
Hommes et femmes d’ici !
Opinion
Portraits, Entretiens
Tribune Libre
Humeurs
La Charte d’A@P
Le défouloir !
Les cartons
Les cartons mi-figues mi-raisins
Les cartons rouges
Les cartons verts
Les Nouvelles Pratiques Municipales (NPM)
Vu dans la presse
”Les Causeries d’A@P”
Détente
Loisirs
Spectacles
Economie
Aéroport Pau-Pyrénées
Enjeux
Enjeux environnementaux
Enjeux européens
Enjeux sociétaux
Grand Pau
Lescar
Billère
Gan
Gelos
Idron
Jurançon
La CDA Pau-Pyrénées
Lons
Point de vue
Grands projets
"LGV des Pyrénées" : la desserte du Béarn et de la Bigorre
BHNS (Bus à Haut Niveau de Services)
Le "Pau-Canfranc", la Traversée Centrale des Pyrénées
Nouveau complexe aquatique de Pau
Nouvelle voie routière Pau-Oloron
Nouvelles Halles de Pau
Pau
Du Côté des Quartiers
La vie
Une idée pour la ville
UPPA
Politique
Forums des Partis
Politique locale
Politique régionale et nationale
Territoires
Aragon
Béarn
Bigorre
Espagne
Europe, Monde
Pays Basque, Euskadi
Pyrénées
 
   
 
  Envoyer à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)



[ Imprimer cet article ]
 


 
Autres articles

Obsolescence de la publicité
Le complot
Pau - Malédiction ou bénédiction pour le boulevard des Pyrénées ?
Les oiseaux
Le corbeau
L. l’entrepreneur
Généalogie existentielle, ou comment vivre avec des cornes (en bois)
Les infos, les manies, les infomaniaques et les canapés-lits.
Feuilleton (chap 21) : Oncle Joé engrange le blé
Petit conte à rebrousse-poil
Feuilleton (chap 20) : les oeufs durs
Feuilleton (chap 19) : le témoignage de Guido
Feuilleton (chap 18) : les doutes de Carlyle
Feuilleton (chap 17) : au bistrot, chez Carlyle
Feuilleton (chap 16) : la carte postale
Feuilleton (chap 15) : l’œil vitreux de John tombe sur le carreau
Feuilleton (chap 14) : ville d’automne et flambée des prix
Feuilleton (chap 13) : fin de séjour d’Angélique et du paupoète
2035 : la ville des trois mirages
Feuilleton (chap 12) : le stage de Chinette



[ Haut ]
 

Vous pouvez afficher les publications de Altern@tives-P@loises sur votre site.

Site mis en ligne avec SPIP | Squelette GNU/GPL disponible sur © bloOg | © Altern@tives-P@loises