Abonnement à la newsletter d'A@P

Votre email :

Valider
 

 

Voyage dans ma mère du Sud

samedi 31 juillet 2010 par AK Pô


Ecris-moi, écris-moi quand tu seras arrivé à bon port ; surtout, ne téléphone pas, n’envoie pas de mail ou de texto. Je veux lire tes mots sur un morceau de papier, les lire avec mes doigts. Raconte-moi le clapotis des vagues qui battent les pieux de l’estacade, le balancement langoureux de ton bateau, le bruit du vent dans les mâts qui fait chanter les câbles d’acier, le rire aigre et moqueur des goélands qui tournoient au-dessus des chaluts, décris cette cabine où ton havresac vacille, les odeurs de la soute, cambouis et relents de diesel, la gueule fermée et grave de tes compagnons, leur regard froid et résigné face à l’éloignement volontaire, le craquement de l’ancre que l’on relève et le sifflement soutenu de la sirène, le tintement de la cloche de pont, le sillon d’écume sur la mer, qui peu à peu efface la ville et ses couleurs, la dissout dans l’horizon qui naît et le vent qui se lève.

Raconte-moi ces jours en mer, qui se succèdent et te fatiguent, les filets qui remontent, saturés de poissons qu’il faut laver trancher en filets saler congeler dans le bruit infernal des machines, des gars qui hurlent, du sang qui gicle entre les têtes et les arêtes, dans ce roulis d’enfer qu’est parfois la danse de l’océan, quand l’homme perd pied au milieu de nulle part pour payer sa traversée.

Maman, quel est ce délire ? Tu sais très bien que je hais les voyages, que si je ne t’appelle pas au téléphone cela est dû au simple fait que tu sois sourde comme un pot, que tu ne comprends rien au langage des textos et que question ordinateur tu es aussi débrouillarde qu’un manchot des îles Lofoten signant un chèque avec un esquimau glacé. Dans quel magazine ou émission de télé as-tu puisé cette histoire de bateau et tout son tra la la, c’est à croire qu’ils vous droguent, dans cette maison de retraite, que le personnel est complètement mythomane ou qu’ils vous font faire des expérimentations poussées sur l’étude des séquelles neuronales que peut susciter le surdosage du magnésium et du bion III sur les personnes âgées.

Décris-moi la sensation que tu éprouvas en foulant le sol de ce continent neuf, plus dur que les jours en mer, étaient-ce les mêmes oiseaux, comment étaient les hommes, les femmes, semblaient-ils heureux, te regardaient-ils dans les yeux, répondaient-ils à tes sourires, quel bonheur alors dus-tu ressentir en t’attablant à la première terrasse de café, perdu parmi les autres, écoutant leur sabir et t’obligeant alors à parler toi-même avec les mains, comme un italien, pour faire comprendre ta faim et ta soif. Parle-moi de cette fille qui te servit un cruchon de vin, elle avait à peine la vingtaine, comme toi, une robe légère et des cheveux blonds enveloppés dans un fichu de coton décoré de roses imprimées, sa poitrine sortait un peu de son corsage et quand elle s’est penchée ton oeil de corsaire en a saisi tous les trésors marins.

Le port était ancien, réduit à quelques bâtisses et entrepôts aux murs hauts, défraichis et post industriels, comme presque partout, et à force de gestes, de sourires et de bribes de phrases tu appris que la gare se situait à douze kilomètres, dans les terres, et que le bus qui y menait partait dix minutes après le débarquement des passagers, mais la fille te proposa de t’y mener quand elle aurait fini son service, d’un signe elle te fit comprendre que tu pouvais rester là, sans consommer, pour l’attendre, qu’elle mettrait ton sac derrière le comptoir si, au contraire, tu voulais te balader un peu, sur les quais ou dans la nature verdoyante alentour, elle dessina sur un coin de papier une pelle, un seau et un rateau, si l’envie te venait de fabriquer des chateaux de sable sur la plage, les gosses du patron t’en prêteraient sans renâcler, les gosses sont comme ça ici, prêts à partager, c’est pareil, dans ton pays ? en tout cas, pour un étranger, tu apprends vite, ajouta-t-elle en riant.

Maman, tu es incorrigible ! Me raconter de telles gamineries alors que j’ai franchi, non sans mal je le concède, la quarantaine, c’est époustouflant ! Je ne peux montrer cette correspondance à Marie Lune, elle tomberait du ciel, quant aux enfants, cela aurait sur eux un effet dramatique de savoir que leur grand-mère délire à bloc depuis son transat de l’hospice avec vue sur la route nationale, en plein soleil estival, qui plus est ! Je te rappelle néanmoins, pour mémoire, que je suis marié depuis vingt deux ans, que j’ai trois enfants et que je suis cadre supérieur dans une entreprise (très bien) côtée en Bourse, que donc je n’ai que très très peu de temps à consacrer à la lecture de tes balivernes répétitives tant mon timing est serré comme une corde au cou d’une vache qui escaladerait la miséricorde en rappel pour en atteindre le sommet. J’espère que l’image suffira à calmer quelques instants ton propre délire, chère mère.

Quand tu seras au terme de ton périple et auras écrit cette lettre, n’oublie pas de te relire, mon fils : tu n’as jamais été très fort ni en orthographe ni en grammaire, mais c’est un défaut du côté paternel ; écoute ta mère : la grammaire est essentielle pour la vie du voyageur, tout comme la ponctuation : savoir faire le point, comprendre le sens propre et parfois figuré des panneaux indicateurs, écrire correctement la locution adverbiale du lieu où tu désires te rendre, accorder un objet, un désir complémentaire avec une ligne directe sans avoir à changer de train de vie, mettre entre parenthèses un article indéfini pour le passer en contrebande, mille exemples ainsi, mais surtout, surtout, n’oublie pas le timbre. Le timbre est essentiel !

Le timbre de la voix de ta mère qui se morfond, étendue en plein Eté sur un transat avec vue sur la route nationale.

-par AK Pô

25 07 10


[ Imprimer cet article ] [ Haut ]
 
 
 
Votre commentaire



> Voyage dans ma mère du Sud
31 juillet 2010, par claudiqus  

purééé ! il est pas beau, mon fils ?... smiley

> Voyage dans ma mère du Sud
31 juillet 2010, par Bernard Boutin  

Maman depuis son transat à une imagination de jeune fantasque. En plus elle écrit pas mal. Comme quoi elle est toujours bon pied, bon oeil malgré la vue sur la nationale...

  • > Voyage dans ma mère du Sud
    31 juillet 2010, par AK Pô  
    Vieux souvenir d’un "mouroir" à Labatut, près de Peyrehorade, où des petits vieux étaient alignés sur des chaises, au soleil, en surélévation par rapport à la RN117, et devant lesquels je passais -en mob, puis en voiture, plus tard- pour aller (et revenir) sur la côte basque, avec ce sentiment de dèche, de dénuement, de solitude, d’abandon, qui semblait émaner d’un tel établissement (mais à l’époque, tous les hospices se ressemblaient). Les choses -matérielles, non morales- depuis ont évolué, mais les tarifs sont devenus prohibitifs, pour certains)... smiley

  •    
     
     
     
    Les rubriques d’A@P
    Citoyenneté
    A compte d’auteurs
    "Arpenteurs sans limites"
    "Les sorties de Michou"
    "Un samedi par semaine - tome 2"
    "Un samedi par semaine - tome I"
    Au ras du bitume
    Enquêtes
    Evasion
    Maréchaussée Paloise
    A@P.com
    Courrier d’e-lecteurs
    Hommes et femmes d’ici !
    Opinion
    Portraits, Entretiens
    Tribune Libre
    Humeurs
    La Charte d’A@P
    Le défouloir !
    Les cartons
    Les cartons mi-figues mi-raisins
    Les cartons rouges
    Les cartons verts
    Les Nouvelles Pratiques Municipales (NPM)
    Vu dans la presse
    ”Les Causeries d’A@P”
    Détente
    Loisirs
    Spectacles
    Economie
    Aéroport Pau-Pyrénées
    Enjeux
    Enjeux environnementaux
    Enjeux européens
    Enjeux sociétaux
    Grand Pau
    Lescar
    Billère
    Gan
    Gelos
    Idron
    Jurançon
    La CDA Pau-Pyrénées
    Lons
    Point de vue
    Grands projets
    "LGV des Pyrénées" : la desserte du Béarn et de la Bigorre
    BHNS (Bus à Haut Niveau de Services)
    Le "Pau-Canfranc", la Traversée Centrale des Pyrénées
    Nouveau complexe aquatique de Pau
    Nouvelle voie routière Pau-Oloron
    Nouvelles Halles de Pau
    Pau
    Du Côté des Quartiers
    La vie
    Une idée pour la ville
    UPPA
    Politique
    Forums des Partis
    Politique locale
    Politique régionale et nationale
    Territoires
    Aragon
    Béarn
    Bigorre
    Espagne
    Europe, Monde
    Pays Basque, Euskadi
    Pyrénées
     
       
     
      Envoyer à un ami
    Destinataire  :
    (entrez l'email du destinataire)

    De la part de 
    (entrez votre nom)

    (entrez votre email)



    [ Imprimer cet article ]
     


     
    Autres articles

    Obsolescence de la publicité
    Le complot
    Pau - Malédiction ou bénédiction pour le boulevard des Pyrénées ?
    Les oiseaux
    Le corbeau
    L. l’entrepreneur
    Généalogie existentielle, ou comment vivre avec des cornes (en bois)
    Les infos, les manies, les infomaniaques et les canapés-lits.
    Feuilleton (chap 21) : Oncle Joé engrange le blé
    Petit conte à rebrousse-poil
    Feuilleton (chap 20) : les oeufs durs
    Feuilleton (chap 19) : le témoignage de Guido
    Feuilleton (chap 18) : les doutes de Carlyle
    Feuilleton (chap 17) : au bistrot, chez Carlyle
    Feuilleton (chap 16) : la carte postale
    Feuilleton (chap 15) : l’œil vitreux de John tombe sur le carreau
    Feuilleton (chap 14) : ville d’automne et flambée des prix
    Feuilleton (chap 13) : fin de séjour d’Angélique et du paupoète
    2035 : la ville des trois mirages
    Feuilleton (chap 12) : le stage de Chinette



    [ Haut ]
     

    Vous pouvez afficher les publications de Altern@tives-P@loises sur votre site.

    Site mis en ligne avec SPIP | Squelette GNU/GPL disponible sur © bloOg | © Altern@tives-P@loises