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Vive la boulange, mon Ange !

samedi 25 septembre 2010 par AK Pô


Mona avait ses habitudes. Le mercredi, par exemple, elle se rendait à la boulangerie où elle achetait trois baguettes que, de retour chez elle, elle découpait par le milieu et dont elle congelait cinq des six morceaux. Sa logique avait ainsi bâti quelques principes sans fondements dont le boulanger faisait partie intégrante. Dans la mesure où les invendus du dimanche matin se retrouvaient dans les sacs et les panières de livraison de pain à domicile le lundi, légèrement redorés à l’oeuf, recuits et farinés pour l’aspect (un lifting pour vieille croûte), sachant la boutique fermée ce jour-là (jour de congé du mitron et de la serveuse), quelques retours s’accrochaient forcément dans les présentoirs le mardi matin, mêlés à la fournée solitaire, fatiguée et hâtive du patron. Au soir seulement une nouvelle fabrication avec l’aide du mitron était mise en oeuvre, pétrie et cuite dans la nuit. Mona en avait conclu que seul le mercredi offrait son opportunité de fraîcheur de mie et de rondeur en bouche.

Or le pain était mauvais, et cela, en permanence, surtout les baguettes et pains de 400 gr, dont elle faisait l’achat les yeux fermés. Ce qui est normal, ces produits constituant le bas de gamme. Pour de meilleures tartines, il fallait mettre le prix, graviter du sésame au pavot, s’élever aux six voire douze céréales, ajouter des fantaisies, noix, olives, lard, chorizo, raisins secs, manipuler les multiples noms raccoleurs dans cette jungle de petits pains dorés, bronzés, roucoulants, tous issus des Grands Moulins de Paris, des plus compactes minoteries et empires céréaliers régnants. Et tout cela, misère, pour finir dans un congélateur. Mona se disait parfois que Banette et Sarmentine seraient de jolis prénoms pour l’état civil, mais donneraient de noires idées aux (très) mauvaises mères (celles qui, comme elle, congèlent leur pain et -exceptionnellement- leurs nouveaux nés), alors que baguette et flûte ne posaient aucun problème de moralité, bien que, à y réfléchir...

Une autre mauvaise habitude de Mona consistait à juger les gens sur leur apparence. Certes, a priori, cela n’est pas un défaut. L’aspect d’un individu en dit long sur sa façon d’être, son niveau social et sa capacité à s’intégrer au clan qui le reflètera le mieux. Ainsi voit-on souvent des collégiens identiques dans l’accoutrement, des cadres en costume cravate formatés par leur fonction dans les entreprises, des ouvriers meublés dans des vêtements fluorescents pour ne pas se faire écraser par l’anonymat des quatre quatre, des politiciens dépenaillés arborant négligeamment une rosette sur leur veston de serge lors des universités d’Eté, des bobos prétentieux (pléonasme) vêtus si différemment les uns des autres qu’ils en sont diversement identiques.

Or l’habit ne fait pas le moine et Mona se terre dans l’amalgame des genres. Son jugement est erroné. Ce qui se cache derrière l’aspect est plus rhédibitoire : le plus souvent, il ne se cache rien. Pas la moindre devinette, pas la moindre formulation humaine. Un vide sidéral sidérant. Si un homme nu peut en cacher un autre, un individu vêtu devient invisible, impalpable, inexistant. Ainsi, Mona juge et jauge les hommes par la lisibilité d’un costume trois pièces en tergal (polyester et laine), rendant ipso facto son verdict passionnel condamnable : le beau Serge pète dans la soie et elle, se meut dans une robe de bure. Est-ce bien la meilleure approche, la bonne méthode pour connaître l’amour ? Mona l’ignore, toute convaincue que son destin se joue dans une penderie. Hélas ses amants pressentis craignent trop les maris (jaloux par nature), songe-telle en sortant la demi baguette du congélateur avant de la glisser dans le micro-ondes.

Bien sûr, tout s’arrangerait sans ces a priori intempestifs. Il suffirait par exemple que Mona rencontre le boulanger, un lundi, de retour de tournée. Qu’elle lui sourie, accompagne d’un geste léger et accorte son signe d’assentiment, une main dressée dans l’air tiède et printanier, un pan de jupe soulevé par le vent de juin, il suffirait que le boulanger, tablier bleu en calicot moucheté de farines goûteuses, mains diaphanes et sourire aux lèvres lui rende son bonjour, pour que tout bascule, que le pavot devienne champ de coquelicots, que s’ouvre le sésame des coeurs et le désir intense du pétrissage et de l’enfournement, que l’amie adorée devienne l’amante craquante, que l’amant aux mains spatulées devienne sculpteur de petits bonheurs sur la peau fortunée de la lisse Mona.

Mais il faudrait pour cela que bien des c’est comme ça cessent de tournoyer comme braises dans un four à bois, car ce n’est pas comme ça que les histoires d’amour naissent dans les fournils. D’ailleurs, les histoires d’amour naissent dans les greniers à blé et les moulins à aube (et à vent), dans les meules de foin bien loin des paravents, des apparences et des congélateurs.

-par AK Pô

12 09 10


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Votre commentaire



> Vive la boulange, mon Ange !
25 septembre 2010, par claudiqus  

Ô, divine Mona ! dont la rondeur de biche cherche une âme mandée ... smiley

> Vive la boulange, mon Ange !
25 septembre 2010, par Carola  

des mots qu’on a envie d’embrasser sur les joues comme du bon pain... smiley

   
 
 
 
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