Abonnement à la newsletter d'A@P

Votre email :

Valider
 

 

Comment conjuguer au présent une rencontre express dans un café.

samedi 2 octobre 2010 par AK Pô


Ils sont assis l’un en face de l’autre, dans ce café où ils se sont donnés rendez-vous pour tenter de conjuguer leur vie au présent. Ils ne se connaissent pas, nous ne les connaissons pas. C’est jour de marché, et la pluie abondante remplit le bistrot d’une foule de clients que la patronne voit pour la première fois ; un genre de réfugiés climatiques dont on n’entend plus parler depuis l’avènement de l’ère Berlusconi et le silence radio des ondes méditerranéennes.

Pour les décrire, il est nécessaire de leur donner un nom, une identité. Il et elle ne suffisent pas pour nos rapprocher d’eux. Lui, on va dire, s’appelle Bistouquet. Et dès lors, il nous devient familier : qui n’a jamais eu un oncle, un cousin, un parent lointain, qui se prénomme Bistouquet ? Il pose la question idiote sur la table, à côté des doubles cafés fumants que leur sert la patronne. Elle, c’est Clara. Quel homme n’a-t-il jamais rêvé de tenir dans ses bras une femme nommée Clara, un tramway nommé Désir ? Entre ces deux personnages et nous, une relation s’élabore. Les hommes pensent à Clara, les femmes à Bistouquet, et la patronne au bon fonctionnement de son bistroquet, au chiffre d’affaire de la journée et aux commandes de sacs de café moulu à préparer pour la semaine prochaine.

La pluie, quant à elle, redouble dans la rue : elle va finir SDF, tant son avenir est de sécheresse ; elle ne gagne pas le bac qui remplit ses ambitions et alimente sa culture potache et potagère, mais finit dans le caniveau et roule dans l’égoût. Les chiens traîne-rues s’ébrouent sur le trottoir et pourtant le temps n’y est pour rien, car c’est par timidité que Bistouquet n’ose prendre la main gauche de Clara, c’est par émancipation que Clara tient dans sa main droite une cigarette éteinte qu’elle fait rouler entre ses doigts potelés, et quand Bistouquet remonte le long de ces bras son regard il s’aperçoit que tout chez elle est rond comme une planète, engoncé dans une chair replète d’où n’émerge qu’un visage éclatant de santé, des yeux en amande, des iris noisette, des cils qui rebiquent vers le front en alpage, il lit dans ce visage le baiser qu’il n’ose poser comme un préambule à l’aventure, comme un timbre s’oblitère sans retour à l’expéditeur, il lit les mots qu’il a écrits en songe et face à elle, face à Clara qui le toise, soudain il sent que la question sur son nom porte en elle un malaise, qu’elle induit une clause rhédibitoire à son parcours imaginaire, et son rêve se brise dans le fond de sa tasse.

Clara, dans un battement de cils, accroche la poussière du malaise naissant. Les paupières mi-closes, le nez pointé vers le panonceau toilettes, elle articule deux petits mots d’excuse, se lève et disparaît derrière le comptoir, suit le couloir jusqu’au fond, tourne à gauche, pousse une porte qu’elle referme d’un geste vif et mesuré, se pose et refléchit. Ce type ne me plaît pas, comment vais-je m’en débarrasser sans trop le brusquer. Je n’ai vraiment pas de chance avec les hommes. Existe-t-il un seul bonhomme, un voyageur représentant placier de mon idéal, un type qui perd chaque nuit en dormant deux centimètres de tour de taille, est grand, musclé, bon amant, riche, beau, aime grignoter du pop corn aux séances de vingt deux heures du Méliès, un homme qui aime les animaux et ne regarde pas à la dépense quant à mes menues envies, comprend que mon unique but dans la vie est de me caser confortablement dans la facilité, l’aisance, l’ennui doré ?

Entretemps advient de l’extérieur une éclaircie, les clients quittent le bar, les parapluies se ferment, les chiens cessent de s’ébrouer et les bacs à fleurs décorent de tristesse les SDF. Tout redevient normal. La vie reprend son cours, les caniveaux suivent la pente et les gouttières brillent aux rayons passagers du soleil.

Quand Clara réapparaît, la table est desservie et les consommations, apprend-t-elle alors, ne sont pas réglées. La patronne veille au grain et l’escapade de l’un condamne l’autre à payer, c’est la loi du genre, ma petite dame, et dieu sait combien j’en ramasse, des illusions perdues, depuis que je tiens ce commerce. Enfin, tant que les gens payent leur pot, je veux bien échanger les fleurs fânées contre de nouvelles chances.

Clara maugrée. Cette illusion lui coûte sept euros, à deux pas des sept cantons. Bistouquet emporte avec lui ce triste moment, disparaît dans les artères perclues de solitudes globuleuses, la mauvaise foi le guidant, le remords perforant ses semelles sensibles ; le pont du quatorze juillet l’invite au grand saut mais le gave est en crue et ses eaux ressemblent à sa vie. A quoi bon se noyer, l’eau est aussi sombre que l’air, Clara aussi vide que ses gestes enrobés de chattemite, mieux vaut changer d’atmosphère, mieux vaut aller pleurer dans les jupons de ma mère. Bistouquet, personne d’entre nous ne te connaît, on rigole de ta mésaventure, allons, remets-toi, les jours de pluie ne servent qu’à apprendre à danser entre les gouttes, pour se noyer il suffit d’ouvrir la bouche vers le ciel, c’est si simple, si convenu, si désespérant cette idée que la femme est l’avenir de l’homme quand l’homme n’a plus d’avenir, qu’il le sait et refuse d’en prendre son parti.

Pour décrire cette rencontre, finalement, il n’est pas nécessaire d’affubler les personnages d’un nom. Il suffit d’écrire : deux anonymes se donnent rendez-vous pour faire connaissance. Ils cherchent leur alter ego mais leurs egos s’altèrent à la vision de l’autre et ils se quittent comme une pierre ricoche sur l’eau calme d’une mare : sans laisser de trace. C’est ainsi que, pour sept euros (non payés par le contribuable palois) le présent s’écrit au passif.


-  par AK Pô

25 09 10

(200ème article pour A&P, ladies and gentlemen)


[ Imprimer cet article ] [ Haut ]
 
 
 
Votre commentaire



> Comment conjuguer au présent une rencontre express dans un café.
5 octobre 2010, par Roger Carouzo  

Mouais, bof... Pas très digeste ce récit. Et après ?

> Comment conjuguer au présent une rencontre express dans un café.
2 octobre 2010, par montekristo  

Ben dis donc.C’est du vécu ?

Je souligne une fois de plus les folles exigences de ces dames-Clara ou pas-. Comment peut-on perdre 2 cm de tour de taille chaque soir tout en se tapant des tonnes de pop-corn au Méliés à la scéance de 22h ?

En tous cas merci pour cette évasion inattendue.

  • Pop corn au Méliés
    4 octobre 2010, par AB  
    "en se tapant des tonnes de pop-corn au Méliés..." - Ah, bon ? Le Méliés vend du pop corn maintenant ?

  • > Comment conjuguer au présent une rencontre express dans un café.
    2 octobre 2010, par claudiqus  

    C’est pas gai ! bien dans l’air du temps, en fait ... smiley

  • > Comment conjuguer au présent une rencontre express dans un café.
    2 octobre 2010, par Bernard Boutin  
    200ème article pour A&P, ladies and gentlemen : Merci et chapeau !

  • > Comment conjuguer au présent une rencontre express dans un café.
    2 octobre 2010, par le coq  
    de source sûre !

    Et pour le suivant...que penser de la mort annoncée du complexe de Lacq pour dans trois ans ? Je ne sais plus avec qui je parlais récemment du départ de TOTAL de la région ? Rien n’a été préparé par les élus car après trente six ans sur Pau ce n’est pas la faute des autres. Quel remerciement !! La Gauche qui sait tout faire étincelle de nullité mais un "fonctionnaire" n’est pas responsable par son statut. Alors il faut les interdire de vote : "raison irresponsables". C’est la prochaine réforme de Sarkosy : les "Employés" de l’Etat n’ont pas le droit de vote....A sa copine : "Tu vois Angéla en France il n’y a plus d’opposition...une loi et vlan .... reste une position commune, ils préfèrent un petit salaire et ne rien foutre. J’ai compris car faire grève en semaine ils ne peuvent plus ce n’est pas payé et le dimanche ils ne veulent pas pour les mêmes raisons. Pour le remaniement d’octobre, le ministre de la friction publique sera Bernard Tapie...le meilleur. lui au moins il sait profiter des nuls pour se remplir les poches. Et moi je "le nationaliserai à son tout" = 100% profit. Je ferai un "timbre de commémoration" et bingo le gros lot en plus exonéré d’impôt. (oeuvre d’art).

  • > Comment conjuguer au présent une rencontre express dans un café.
    3 octobre 2010, par Maximo  
     smiley smiley smiley

  • > Comment conjuguer au présent une rencontre express dans un café.
    3 octobre 2010, par AK Pô  
    Existe-t-il des émoticônes représentant des barbus prêcheurs ? A&P devrait penser à investir dans ce petit matériel, un smiley n’est pas suffisant ! smiley

  •    
     
     
     
    Les rubriques d’A@P
    Citoyenneté
    A compte d’auteurs
    "Arpenteurs sans limites"
    "Les sorties de Michou"
    "Un samedi par semaine - tome 2"
    "Un samedi par semaine - tome I"
    Au ras du bitume
    Enquêtes
    Evasion
    Maréchaussée Paloise
    A@P.com
    Courrier d’e-lecteurs
    Hommes et femmes d’ici !
    Opinion
    Portraits, Entretiens
    Tribune Libre
    Humeurs
    La Charte d’A@P
    Le défouloir !
    Les cartons
    Les cartons mi-figues mi-raisins
    Les cartons rouges
    Les cartons verts
    Les Nouvelles Pratiques Municipales (NPM)
    Vu dans la presse
    ”Les Causeries d’A@P”
    Détente
    Loisirs
    Spectacles
    Economie
    Aéroport Pau-Pyrénées
    Enjeux
    Enjeux environnementaux
    Enjeux européens
    Enjeux sociétaux
    Grand Pau
    Lescar
    Billère
    Gan
    Gelos
    Idron
    Jurançon
    La CDA Pau-Pyrénées
    Lons
    Point de vue
    Grands projets
    "LGV des Pyrénées" : la desserte du Béarn et de la Bigorre
    BHNS (Bus à Haut Niveau de Services)
    Le "Pau-Canfranc", la Traversée Centrale des Pyrénées
    Nouveau complexe aquatique de Pau
    Nouvelle voie routière Pau-Oloron
    Nouvelles Halles de Pau
    Pau
    Du Côté des Quartiers
    La vie
    Une idée pour la ville
    UPPA
    Politique
    Forums des Partis
    Politique locale
    Politique régionale et nationale
    Territoires
    Aragon
    Béarn
    Bigorre
    Espagne
    Europe, Monde
    Pays Basque, Euskadi
    Pyrénées
     
       
     
      Envoyer à un ami
    Destinataire  :
    (entrez l'email du destinataire)

    De la part de 
    (entrez votre nom)

    (entrez votre email)



    [ Imprimer cet article ]
     


     
    Autres articles

    Obsolescence de la publicité
    Le complot
    Pau - Malédiction ou bénédiction pour le boulevard des Pyrénées ?
    Les oiseaux
    Le corbeau
    L. l’entrepreneur
    Généalogie existentielle, ou comment vivre avec des cornes (en bois)
    Les infos, les manies, les infomaniaques et les canapés-lits.
    Feuilleton (chap 21) : Oncle Joé engrange le blé
    Petit conte à rebrousse-poil
    Feuilleton (chap 20) : les oeufs durs
    Feuilleton (chap 19) : le témoignage de Guido
    Feuilleton (chap 18) : les doutes de Carlyle
    Feuilleton (chap 17) : au bistrot, chez Carlyle
    Feuilleton (chap 16) : la carte postale
    Feuilleton (chap 15) : l’œil vitreux de John tombe sur le carreau
    Feuilleton (chap 14) : ville d’automne et flambée des prix
    Feuilleton (chap 13) : fin de séjour d’Angélique et du paupoète
    2035 : la ville des trois mirages
    Feuilleton (chap 12) : le stage de Chinette



    [ Haut ]
     

    Vous pouvez afficher les publications de Altern@tives-P@loises sur votre site.

    Site mis en ligne avec SPIP | Squelette GNU/GPL disponible sur © bloOg | © Altern@tives-P@loises