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Le dernier jour au plafond d’un vieux pépère.

samedi 30 octobre 2010 par AK Pô


Les jours s’écrasaient sur le plafond du ciel et la pluie, qui réglait leur compte aux ardoises , ne l’incitait pas à se lever pour en lézarder le plâtre comme lui vermoulu. Il savait pertinemment que chaque coup de minuit fermait une porte pour en ouvrir une autre et qu’au matin, quelle que fût la saison, une femme viendrait sonner et qu’alors seulement il se léverait, enfilerait son pyjama à rayures rouges et blanches, et viendrait ouvrir ce pan de bois de hêtre qui le séparait de la réalité quotidienne. Devant lui, alors se présenterait une nouvelle planète.

Cette femme, qui, comme toutes les femmes verlainiennes, n’était jamais la même, n’était jamais une autre, possédait cet immense paradoxe de la confluence des fleuves que sont les hommes quand ils joignent la mer : l’aventure des jours sur le parcours du temps. Entre l’iris bleuté et la pupille noire de l’impétrante s’écrivait un rapport que l’homme connaissait depuis bien des années, un constat simple et rude, un verdict sans appel, une réalité dont il sentait le poids lentement se poser sur ses épaules basses.

Il lui fallait alors, pour surmonter l’épreuve, tourner ses yeux sur le visage de la femme, frôler du regard les lèvres purpurines, les ailes du nez aquilin que l’aquilon taquin de sa mémoire soulevait en spasmes imperceptibles ; il aimait naviguer sur la couperose naissante des joues rebondies, suivre les ridules aux commissures des lèvres et les marques des amours sous la poche des yeux.

Mais son égarement, qui était l’un de ses seuls jeux, ne durait guère longtemps. La seringue, ce moustique stérilisé, se remplissait d’un onguent de curé, liquide blanc préparé à grands frais dans les laboratoires de Pandémonium et soudain l’infirmière, d’un ton placide et monocorde, entamait sa poursuite dans la chambre à coucher. "Monsieur Jean, montrez-moi vos fesses, et pas de discussion !"

Cette femme, qui, comme toutes les femmes qu’un jour l’homme a chéries, était le parfait souvenir de son enfance. L’outillage n’avait que peu évolué : une serpillière, un seau en plastique, des torchons propres, de l’eau de Javel et de la lessive qui lave plus blanc que l’âme d’un canon réduisant en poudre les pleurs d’un orphelin.

Plus petite que lui, plus ronde et cent fois plus musclée, elle nettoyait âprement le sol et voletait plumeau en main suivant la météo des nuages poussièreux, ramenant les moutons dans la poubelle-bergerie en chantonnant -il adorait l’entendre chanter- des complaintes balayées par le temps et l’outrage des verbes devenus chairs flasques aux rimes décaties.

De cette hôtesse il aimait à contempler le corps replet, le pli hargneux des coudes repliés frottant le sol carrelé de tomettes pourpres, les mailles humides du linge accrochant les ébréchures, le fessier emergeant au-dessus des reins dont la cambrure allongeait l’envergure des bras patinants.

Coincé dans le fauteuil où la boulotte l’avait installé, les yeux papillonnants, les narines imbibées de parfums assainisseurs, il allait s’assoupir quand : "Monsieur Jean, levez vos pieds bon dieu, que je passe la serpillière partout, sinon les puces vont vous dévorer !"

Cette femme , qui, comme toutes les femmes que l’on finit par connaitre sans en avoir jamais réellement conscience, était, sous l’apparence d’une matrone, excellente cuisinière. Elle ne se présentait qu’une fois les carrelages secs, et la femme de ménage partie. On sait les grandes rivalités des femmes entre elles, (surtout dans les domaines de la popotte et du papotage, disent les vieux misogynes jaloux), et si l’on oppose leur talent culinaire à leur ambition amoureuse, personne ne sortira indemne de l’auberge avant seize heures trente.

Mieux vaut se tenir sagement dans sa chemise à carreaux que prendre sur le sommet du crâne un coup de rouleau à pâtisserie, instrument inter générationnel qui continue à faire ses preuves dans certains foyers de la banlieue paloise (car dans les résidences rupines on se chamaille exclusivement à coups de pelles à gâteaux).

C’est donc le front bas et l’oeil en coin qu’il observait les va-et-vient du Cordon Bleu affairé à éplucher les légumes, farcir de pain aïllé le poulet à rôtir, étaler la pâte à tarte et qu’il écoutait les ragots mijotants du quartier.

Sous le tablier imposant de la mégère se dessinait une silhouette de carte postale des années vingt : un corps épais aux rondeurs maternelles, de ces seins qui allaitèrent une nombreuse famille, de ces hanches qui libérèrent bien des petits braillards, et de ces almanachs des familles aux images floutées qui racontaient la vie des grands explorateurs.

Gravissant, bien qu’assoupi par les bonnes odeurs, l’Everest d’un vague souvenir, une voix de yéti l’expédia dans la crevasse de son assiette ébréchée :"Monsieur Jean, votre soupe va refroidir ! dépêchez-vous de la manger ou je vous fais avaler votre acte de naissance !"

Cette demoiselle qui, comme toutes les demoiselles que l’on finit par confondre avec des libellules, ressemblait à s’y méprendre aux dernières lueurs amoureuses qu’un vieil homme toujours dissimule dans la morne plaine de ses draps. De fait, il ne quitta pas son lit quand celle-ci sonna, faisant même mine de dormir à poings fermés lorsqu’elle pénétra dans la chambre au papier peint copiant les motifs champêtres et fatigués de la toile de Jouy.

Le réveil, posé près de la veilleuse sur le chevet, indiquait vingt deux heures dans la rayure phosphorescente de ses aiguilles. Par son ronflement feint, l’homme inspirait à pleins poumons tous les parfums de l’Orient que la jeune femme portait naturellement sur et en elle, myrrhe, musc, safran, menthe sauvage, hellébore, perlimpinpin et piment d’Espelette, tant et si bien que quand elle prit son bras pour en tâter le pouls celui-ci dépassait allégrement la vitesse autorisée sur les autoroutes de la mort lente et les circuits binaires des bêtes à deux dos.

Le contact entre sa peau brûlante et les mains glaciales de la demoiselle le fît sursauter. Alors, d’une voix calme et tendrement définitive, glissèrent dans ses oreilles ces ultimes paroles : "dormez, monsieur Jean, dormez ; c’est juste une prise de sang."

Et il sentit dans son cou un baiser se poser, puis deux dents se planter.

-par AK Pô

02 10 10


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