Abonnement à la newsletter d'A@P

Votre email :

Valider
 

 

Biographie hirsute d’un Pelo-sozzo.

samedi 11 décembre 2010 par AK Pô


Pelo sozzo !

Je pensais, comme tant d’autres, avoir oublié Venise. Venise a une Histoire ; je n’en ai pas, sinon minuscule et noyée dans le tumulte du temps, si prompt à effacer l’hier pour s’engouffrer dans le présent le regard fixé vers le futur. Alors, Venise...

Puis, il y a quelques jours, j’ai repris un bouquin de Paul Morand, "Venises" (quelle coïncidence !), chronique de souvenirs de l’auteur, qui participa en tant qu’ambassadeur, à la Grande Histoire des nations (ce que certains lui reprochèrent plus tard). Et par cette écriture, où se mêlent le faste, le fourmillement de rencontres littéraires, politiques, amoureuses, monde à mille lieux du mien, peu à peu sont remontées les bribes de ma propre passion pour cette cité lacustre, dans laquelle, malgré moi, sont gravés les parcours de ma vie. C’est étrange. En lisant un écrivain (car Morand reste avant tout un écrivain), vous en arrivez à reconnaître que vous avez vécu, par des voies dissemblables, les mêmes étonnements, les semblables éblouissements, parcouru les ruelles étroites du ghetto à l’Arsenal, de la Giudecca au stade de foot, derrière le jardin public, où demeurent encore quelques vénitiens, où l’Italie survit au séisme touristique, où régne une vie normale (c’était encore le cas, me semble-t-il, il y a quatre ans, mais la ville musée chasse ses habitants vers Mestre si rapidement).

Alors, à deux mille kilomètres de distance, votre mémoire ressurgit, vivante, allègre, bouillonnante comme l’eau du Grand Canal sillonnée à outrance par les vaporetti, et dans le fond de ce lit où vous tournez les pages, vous recomposez la musique, vous réhabillez la partition de nouvelles sonorités, vous dansez.

Ma première nuit à Venise, je l’ai passée à la stazione santa Lucia, sur un des bancs de la salle d’attente. J’avais seize ans et demi. Vadrouille lycéenne de pensionnaire, en compagnie d’un ami, durant les vacances de Pâques. Par les moyens de l’époque, l’auto-stop, le train. Quel émerveillement de sortir de la gare au petit matin, face à la cité des doges qui réclamait notre jeunesse pour mieux s’épanouïr. Premières errances dans le dédale des ruelles, spectacle permanent d’une vie, d’une mobilité et d’un trafic intenses, tant sur les canaux que dans les cà’, les vias. Les livreurs tirant leurs diables à trois roues, adaptés aux multitudes de passerelles, les boutiques où se vendaient de la bimbeloterie à prix accessibles (verres de Murano, argenterie, maroquinerie, etc). Mais notre première source de richesse était de faire partie intégrante de ces murs, de ces palais que nous frôlions, que je frôlerai quelques années plus tard avec mon amoureuse, nous immiscant plus avant dans les recoins, préférant le campo santa Margherita, les squeri (lieux où l’on répare les gondoles) de san Trovaso, l’église extraordinaire de la Salute, les longs quais du canal de Cannaregio, le campo du Ghetto Nuovo, aux façades murées, à la fréquentation populaire, quartier sombre, qui fut le premier ghetto juif (institué par décret de la République de Venise en 1516 comme lieu exclusif de résidence des juifs).

Puis il y eut deux nouveaux voyages, à quelques années d’intervalle, avec les enfants, petits. Les Maures de la torre dell’Orologio sonnaient inlassablement les heures (deux fois : la première, par le vieux Maure, cinq minutes avant l’heure exacte, pour le temps qui est passé, l’autre cinq minutes après l’heure exacte, par le jeune, pour celui à venir -source Wikipédia)), face au Campanile. La place saint Marc, le palais des Doges, peu à peu devenaient inaccessibles, la montée du tourisme transformant la ville en musée, lieux sur-fréquentés qui vous donnent envie de fuir, genre de peste noire de 1348 resurgissant dans la fin du vingtième siècle, charriant des multitudes d’aveugles braillards insensibles à la beauté des lieux, venus en grappes agglutinées se faire photographier devant le pont des Soupirs... Et les enfants, ballotés entre campi et ruelles, espaces majestueux où l’herbe est rare, la pierre omniprésente, et les aires de jeux primitives, transformaient ce décor en impatientes lassitudes, signe indirect de la mutation de la ville dans l’indifférence des générations futures.

Des années encore passèrent avant que j’y revînsse, avec une autre compagne. La quête de tout homme est d’aller au bout de soi-même, en prenant pour mesure le plein temps du vivre. Et Venise à nouveau ouvrait de nouvelles portes, plus excentrées, plus plausibles. Des fruits tout juste mûrs dont il fallait saisir la texture, les couleurs et le goût, encore palpables, cachés sous les étals, loin des devantures trop parfaites, des palais extasiés. Au-delà de l’Arsenal, des jardins de la Biennale,de l’église sant’Elena, par là-bas. Comme il est curieux, cet oeil émerveillé encore par la découverte, de ressentir l’instant avec tant d’acuité, et cette chair qui a vieilli s’esbaudit encore de la beauté qui l’environne, corps de femme ou ville s’enfonçant dans la faiblesse de ses millions de pali, qui servirent de fondations, sur lesquelles étaient posées des pierres d’Istrie, résistantes à la corrosion de l’eau de mer (Venise fut construite sur la ligne d’eau des rivières alimentant la lagune, non sur l’eau elle-même) -source vivre-venise.com-.

Pour combien de temps encore tiendrons-nous debout, vieux pigeons estropiés, chats aux poils crasseux (pelo sozzo) ? Et cette irrépressible envie de reconnaître encore, ne serait-ce que par la révélation d’un lieu traversé cent fois mais toujours aussi intact, la fugacité d’une lumière poétique sur une eau calme, un court instant d’éternité qui m’attendrait là, résumant toute mon histoire, tout mon amour, toute ma vie, à travers toi.

Non posso dimenticare Venezia.

-  par AK Pô

11 11 10


[ Imprimer cet article ] [ Haut ]
 
 
 
Votre commentaire



> Biographie hirsute d’un Pelo-sozzo./La tentation de Venise
7 février 2011, par AB  

"Le mêmes étonnements, les semblables éblouissements..." Oui, AK Pô, entièrement d’accord avec vous ! Sur la beauté de Venise Monsieur Morand sait écrire si bien... mais avez-vous lu son livre jusqu’à la fin ? Les pages sur les jeunes, les jeunes touristes à Venise ? Et autres étrangers... Allez, du courage. Vous constaterez que derrière l’esthète si raffiné se cache un vieux assez sinistre. Personne n’est parfait...

> Biographie hirsute d’un Pelo-sozzo./La tentation de Venise
7 février 2011, par AB  

"Le mêmes étonnements, les semblables éblouissements..." Oui, AK Pô, entièrement d’accord avec vous ! Sur la beauté de Venise Monsieur Morand sait écrire si bien... mais avez-vous lu son livre jusqu’à la fin ? Les pages sur les jeunes, les jeunes touristes à Venise ? Et autres étrangers... Allez, du courage. Vous constaterez que derrière l’esthète si raffiné se cache un vieux assez sinistre. Personne n’est parfait...

  • > Biographie hirsute d’un Pelo-sozzo./La tentation de Venise
    7 février 2011, par AK Pô  
    AB :mais avez-vous lu son livre jusqu’à la fin ? Non, AB, j’ai lu ce livre il y a très longtemps et n’en ai pas repris l’intégralité (la barbe commençait à me pousser au menton), mais je vais le faire, pour me remémorer le vieux assez sinistre que vous évoquez.(après, j’irai me regarder droit dans les yeux, dans la glace, au dessus du lavabo). Notez que j’apprécie plus l’écrivain que l’homme, et il en va de même pour d’autres rares auteurs (Mishima, Céline, par exemple). L’essentiel restant bien sûr (pour moi) de retourner encore à Venise car je n’ai pas réglé cette question : jusqu’à quand aurais-je envie de.. ? smiley

  •    
     
     
     
    Les rubriques d’A@P
    Citoyenneté
    A compte d’auteurs
    "Arpenteurs sans limites"
    "Les sorties de Michou"
    "Un samedi par semaine - tome 2"
    "Un samedi par semaine - tome I"
    Au ras du bitume
    Enquêtes
    Evasion
    Maréchaussée Paloise
    A@P.com
    Courrier d’e-lecteurs
    Hommes et femmes d’ici !
    Opinion
    Portraits, Entretiens
    Tribune Libre
    Humeurs
    La Charte d’A@P
    Le défouloir !
    Les cartons
    Les cartons mi-figues mi-raisins
    Les cartons rouges
    Les cartons verts
    Les Nouvelles Pratiques Municipales (NPM)
    Vu dans la presse
    ”Les Causeries d’A@P”
    Détente
    Loisirs
    Spectacles
    Economie
    Aéroport Pau-Pyrénées
    Enjeux
    Enjeux environnementaux
    Enjeux européens
    Enjeux sociétaux
    Grand Pau
    Lescar
    Billère
    Gan
    Gelos
    Idron
    Jurançon
    La CDA Pau-Pyrénées
    Lons
    Point de vue
    Grands projets
    "LGV des Pyrénées" : la desserte du Béarn et de la Bigorre
    BHNS (Bus à Haut Niveau de Services)
    Le "Pau-Canfranc", la Traversée Centrale des Pyrénées
    Nouveau complexe aquatique de Pau
    Nouvelle voie routière Pau-Oloron
    Nouvelles Halles de Pau
    Pau
    Du Côté des Quartiers
    La vie
    Une idée pour la ville
    UPPA
    Politique
    Forums des Partis
    Politique locale
    Politique régionale et nationale
    Territoires
    Aragon
    Béarn
    Bigorre
    Espagne
    Europe, Monde
    Pays Basque, Euskadi
    Pyrénées
     
       
     
      Envoyer à un ami
    Destinataire  :
    (entrez l'email du destinataire)

    De la part de 
    (entrez votre nom)

    (entrez votre email)



    [ Imprimer cet article ]
     


     
    Autres articles

    Obsolescence de la publicité
    Le complot
    Pau - Malédiction ou bénédiction pour le boulevard des Pyrénées ?
    Les oiseaux
    Le corbeau
    L. l’entrepreneur
    Généalogie existentielle, ou comment vivre avec des cornes (en bois)
    Les infos, les manies, les infomaniaques et les canapés-lits.
    Feuilleton (chap 21) : Oncle Joé engrange le blé
    Petit conte à rebrousse-poil
    Feuilleton (chap 20) : les oeufs durs
    Feuilleton (chap 19) : le témoignage de Guido
    Feuilleton (chap 18) : les doutes de Carlyle
    Feuilleton (chap 17) : au bistrot, chez Carlyle
    Feuilleton (chap 16) : la carte postale
    Feuilleton (chap 15) : l’œil vitreux de John tombe sur le carreau
    Feuilleton (chap 14) : ville d’automne et flambée des prix
    Feuilleton (chap 13) : fin de séjour d’Angélique et du paupoète
    2035 : la ville des trois mirages
    Feuilleton (chap 12) : le stage de Chinette



    [ Haut ]
     

    Vous pouvez afficher les publications de Altern@tives-P@loises sur votre site.

    Site mis en ligne avec SPIP | Squelette GNU/GPL disponible sur © bloOg | © Altern@tives-P@loises