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Their satanic majesties request

samedi 26 mars 2011 par AK Pô


On la devinait à peine, mollement étendue sur le lit. Et ce qui la reliait à l’homme affalé dans le sofa, c’était ce filet de sang, sec et noir, qui traçait sur le sol carrelé l’écriture du destin.

Cela faisait maintenant plusieurs heures que John, la tête enserrée par un casque Hi-Fi, écoutait en boucle their satanic majesties request des Rolling Stones, album dégoté à la FNAC pour quelques euros le matin même, et malgré sa méconnaissance quasi totale de la langue anglaise, cet album le fascinait. Ainsi était-il très difficile de pouvoir juger si, quand il avait enfourné la galette dans le lecteur, Marysa était déjà morte, ou simplement présente dans la pièce.

Le studio, loué depuis maintenant deux ans, était ainsi agencé que le lit se trouvait dans une encoignure de mur assez sombre, où la lumière naturelle ne filtrait que le matin,laissant le plumard dans la semi-obscurité le restant de la journée. Un moucharabieh de fortune, partageant la pièce en deux, avait été installé pour donner de la dimension, rendre de façon artificielle plus grand le petit logement, sans néanmoins y parvenir. Il eût été nécessaire de rétrécir les locataires pour gagner en amplitude cet espace familier. Les seuls éléments qui permettaient de se sentir à l’aise se résumaient à deux : la baie vitrée (sans balcon, mais avec balustrade) et le lit à deux places. Si l’une s’ouvrait pour éventer les miasmes de tabac, l’autre engouffrait toutes les fumerolles, physiques, psychiques et phéromonales.

Sans doute était-ce la concordance du temps sec et du vent secouant le linge sur l’étendoir accroché à la balustrade qui avait fait sécher le filet de sang si rapidement. Cette ville sentait la poussière dès que cessaient les pluies. Certains racontaient, dans les bistrots surtout, que l’on pouvait mettre toute la neige tombée sur les montagnes dans une tonne à eau perchée sur le mamelon d’une contadine en quelques secondes, si seulement il était possible de la faire rire un instant. Quand John avait raconté l’anecdote à Marysa, elle avait répondu ils n’essaieraient pas avec moi j’ai les mamelons glacés. Il lui avait alors demandé s’il pouvait vérifier son dire (car sinon on invente toutes les histoires du monde et on reste sur sa faim quand on y croit sans preuve). Je ne te demande pas de me croire, avait-elle répondu, moi, je sais que c’est vrai.

Il avait toujours le pétard au bec et she’s a rainbow en tête quand il commença à sortir de sa léthargie. Dans la rue, le soir laçait déjà ses chaussures pour aller forniquer la nuit sous les étoiles, du côté des murailles du boulevard des Pyrénées, dans la cour intérieure d’un bâtiment historique récemment et joliment restauré. C’est alors qu’il vit la silhouette de Marysa sur le lit. Un drap blanc beige la recouvrait intégralement et donnait à ses formes des rondeurs alléchantes.

Mais aussi une inquiètante envie de charcuterie, avec des cornichons et de la mayonnaise, envie qui remplit le palais pâteux de John à la vision de ces ondulations crémeuses du drap, aiguisant sa faim, soudainement aussi pointue qu’un rire sous cape ravaillesque. Dali avait un jour dit "le cannibalisme est le degré suprême de la tendresse", et John en prit acte à cet instant. Il se rendit à la cuisine, distante de quelques pas, ouvrit le tiroir du buffet Ikéa, en extirpa un couteau spécial découpe du jambon (en promo chez tous les vendeurs de jambon serrano), vérifia le fil de la lame, et retourna dans la chambre séjour sur la pointe des pieds.

Dans l’avenue Alsace Lorraine, les étourneaux faisaient un charivari du diable dans les tilleuls relookés. Les derniers élèves de saint Maur sortaient de chez le directeur et fumaient négligeamment en attendant le bus, à l’angle de la rue Bordeu.

John leva son couteau quand le feu passa au vert, et que le bruit de la circulation fut tel qu’un cri passerait forcément inaperçu. Comment, de toute façon, apercevoir un cri que l’on pousse ? Il frappa plusieurs fois, lacérant le drap de coton blanc beige, avec une hystérie telle que ce n’était plus John, mais le bras armé de Dali qui, en une folle cérémonie, s’agitait mécaniquement à une vitesse plus rapide encore que les pales d’un hélicoptère de la Sécurité Civile faisant un aller retour à Gourette.,

Un jet tout aussi violent de jus rouge vif l’éclaboussa. Mais il n’y eut aucun cri, aucun bruit émanant de la victime. La question se reposa donc : quand il avait enfourné la galette dans le lecteur, Marysa était-elle déjà morte, voire présente dans la pièce ? John était-il le jouet d’un quelconque another land ?

Il se tenait maintenant à genoux, hagard, les yeux rivés sur sa main tenant le couteau, ne réalisant pas vraiment le geste criminel qu’il venait de commettre. Puis, soudain, il s’écroula, pris de convulsions, inondant d’un flot de larmes le carrelage encore tièdi par cette journée ensoleillée. Il bavait, pleurait et riait en même temps, se griffait les bras, le corps, se morfondait en s’entortillant autour des lambeaux de drap sans s’apercevoir qu’il venait d’éventrer deux gros oreillers de plume, au milieu desquels une énorme fiasque de tomato-ketchup déchiquetée trônait.

Il n’avait pas compris non plus qu’on ne tue pas sa solitude à coups de couteau.

sing this all together

-par AK Pô

09 03 11


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Votre commentaire



> Their satanic majesties request
26 mars 2011, par JPB  

En principe un bon couteau pour serano (ou pour bayonne, ou pour san daniele , ne soyons pas racistes) possède un bout rond.

Si elle est vraiment morte de ça elle a du beaucoup souffrir !!!!! smiley

  • > Their satanic majesties request
    27 mars 2011, par AK Pô  
    le serein surin

    Remarque tout à fait exacte JPB ! Donc, là, c’est plutôt le détail qui tue, pas le couteau ! Notez qu’il n’y a pas de mort(e), dans ce texte. Les lecteurs d’A&P ont le coeur trop sensible, et j’ai préféré arrondir les angles pour ne pas faire trop gore... smiley

  • > Their satanic majesties request
    27 mars 2011, par JPB  

    Je suis sans doute trop matérialiste, mais le mot "morte" est bien présent dans le texte :

    quand il avait enfourné la galette dans le lecteur, Marysa était-elle déjà morte, voire présente dans la pièce ?

    Je vous accorde AK PO, que le héros se demande aussi si Marysa était présente, et que donc, tout peut s’être passé dans sa tête. Mais vous la connaissez sans doute mieux que moi.....

  • > Their satanic majesties request
    26 mars 2011, par Maximo  

    "On la devinait à peine, mollement étendue sur le lit. Et ce qui la reliait à l’homme affalé dans le sofa, c’était ce filet de sang, sec et noir, qui traçait sur le sol carrelé l’écriture du destin."
     smiley smiley j’adoooooore smiley smiley C’est digne des premières phrases des meilleurs romans noirs.

  • > Their satanic majesties request
    26 mars 2011, par Bernard Boutin  

    Super. J’attends avec impatience la suite avec l’enquête du commissaire Pasdepeau...

    Bernard

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