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Tirez-vous, les oreilles !

samedi 7 mai 2011 par AK Pô


C’est arrivé comme ça, un peu comme une histoire drôle qui ne ferait rire que son auteur. C’était un samedi matin. J’avais les mains plongées dans l’eau de vaisselle. Il est vrai que la veille j’avais mangé comme quatre, ce qui expliquait le nombre inhabituel d’assiettes, de couverts et autres ustenciles dans les bacs, quand d’habitude, à la même heure, j’avais le nez scotché sur l’écran de l’ordi, les yeux plongés dans le CAC 40, à regarder fluctuer mes actions tout en rêvant de mayonnaise.

Et tout d’un coup, plof ! mon oreille gauche est tombée dans l’eau, accueillie en douceur par un bain de mousse aux microbulles moirées explosant en petits pets de lapin joyeux. J’eus beau lever les yeux au plafond, puis inspecter les quatre murs de la cuisine, pas une trace, pas le moindre trou dans les parois, cette oreille était bel et bien à moi, découpée aussi nettement que ne l’eût fait un laser. Aucune douleur, le conduit auditif intact (une alvéole idéale pour abeille SDF, avec son ameublement de cérumen, un peu comme le faux marbre des tables de bistrot), mais un étonnement doublé de tristesse : voilà donc à quoi ressemblait mon oreille. Quelle mocheté, sortie de son contexte ! Un coquillage façon Arcimboldo eut été plus coquet, songeai-je. Sans parler du bruissement iodé de l’océan qu’une écoute attentive colore de plages harmoniques.

Bien entendu, à voir surnager cette oreille dans l’évier, mon cerveau chercha en Van Gogh sa référence. Mais Van Gogh était un peu cinoque et son geste inabouti, contrairement à sa peinture. Dans mon cas, si folie il y avait, c’était uniquement dans le pavillon de l’oreille externe. L’oreille droite, quant à elle, resta sur l’oreiller au sortir de ma sieste. Le monde est ainsi fait. Les cheveux tombent, le crâne se dégarnit, la calvitie vampirise l’os frontal, étend son règne vers le pariétal et s’engouffre dans l’occipital, ne laissant pour ultime refuge aux poux que les champs pileux du dos.

Rien de bien grave, en sorte. Coiffé d’un bonnet rastafari, je sortis faire différents achats pour réassortir mon garde-manger de produits frais. De retour chez moi, j’otais le bonnet. Vous n’allez pas me croire. D’ailleurs vous ne croyez rien de cette histoire depuis le début. Attendez que ça vous arrive, et après, on en discutera. Bref, je sens que la laine du bonnet résiste sur l’os temporal, et découvre qu’une petite feuille de chou pousse de part et d’autre de mes tempes. Mon cerveau cherche en Gainsbourg sa référence. Mais là, les références sont plus nombreuses et s’entrechoquent, entre Pierrefitte Alain, le prince Charles, le boutonneux de l’ex-revue américaine Mad, Dumbo, Obama, Smith (tous les Smith ont les oreilles décollées, surtout les Smith pilotes d’avion). Là, ma mémoire des évènements a flanché. Je me suis écroulé dans le canapé et ai allumé la radio.

Auditeur assidu de France Culture, je n’ai pas fait attention, au tout début. Ce n’est qu’après avoir vérifié l’absence d’acouphènes de bourdonnements et d’interférences possibles dans le poste que m’a clairement sautée aux conduits la voix zozotante de ce con de Ruquier, avec sa meute de plaisantins lourdingues. Je tentai frénétiquement de surfer sur la bande FM, mais Radio Nova, Radio Classique, n’émettaient que les sons commerciaux d’NRJ, de Skyrock et autres ressucées DJiadistes de musiques stéréotypées. Je ne captais que des radios formatées dans mes oreilles en feuille de chou. Je sentis le souffle de la mort s’engouffrer dans mes trompes d’Eustache avec le même engouement qu’un discours de Donald Trump s’insinuerait dans le certificat de naissance d’Obama. J’éteignis la radio et allumai le silence de quelques mouettes, mobile en contreplaqué voltigeant, suspendu au plafond du séjour.

A l’heure où les retraités trinquent à la santé de ceux qui travaillent, je fus tenté par une petite lecture accompagnée d’un Porto des caves de la Ribeira. Je pris au hasard une des revues que mes voisins me prêtent pour s’en débarrasser (ils ont tous de petits logements mais sont très cultivés). Et que vis-je ? La page de couv de Télérama était la copie conforme de celle de Paris Match, le hors-série du Monde exposait la photo d’un mariage princier similaire à celle d’Images du Monde, et ainsi de suite : Polka était devenu Gala, Sciences et Vie Voici, bref, une horreur aussi semblable que cette affreuse expression : les yeux m’en tombent ! Je commençais vraiment à paniquer devant ce cumul de catastrophes. Un bémol cependant : la présence d’un dentier archaïque certes mais bien rodé dans ma bouche me rassérénait. Autant que le Porto, que j’aurais pu ingurgiter jusqu’à tarir le Douro si l’envie m’en prenait...

A la nuit venue, semblable aux millions d’habitants ayant en leur possession gaz, électricité et eau courante, j’allumai la télé pour tout savoir sur ceux qui n’ont plus de gaz, d’électricité et d’eau courante, mais ont, en contrepartie des maisons dévastées, des irradiations irrémédiables, des vies déchiquetées et des maladies aussi ancestrales que la faim et la soif. Mais la panique me prit soudain : je n’osai pas ouvrir les yeux. Je reconnus pourtant clairement la voix de L. Ferrari, bien que je ne regardasse jamais TF1. Et c’est les paupières closes que je la vis les yeux rivés sur le prompteur. Un détour de ma tête vers la glace du buffet acheva de m’étonner : j’étais pareillement affublé de grands yeux ouverts sur mes paupières, tels ceux que J. Cocteau s’était peints jadis. Et je voyais le monde par ces yeux-là. Dès lors, ma volonté seule suffit à faire se mouvoir L. Ferrari à ma guise, lui faire dégrafer son corsage, poser ses fesses sur le bureau et même entamer une danse décérébrée mais passablement lascive, qui eut pour contre-effet de me faire avaler toutes les couleuvres par ses lèvres débitées. Je me concentrai alors très fort. Dans le seul but déclaré de ne pas voir le petit Ruquier débarquer sur le plateau pour témoigner sur le massacre des Bochimans du Kalahari tout en imitant l’autruche.

En cent mots comme en un, je me rendis alors compte que j’étais devenu, en une seule journée, un adepte à part entière de la pensée unique.

Vous n’allez pas me croire. D’ailleurs vous ne croyez rien de cette histoire depuis le début. Attendez que ça vous arrive, et après, on en discutera.

-par AK Pô

01 05 11


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> Tirez-vous, les oreilles !
7 mai 2011, par claudiqus  

Ce matin, dans la glace, j’ai observé mes feuilles de chou avec un regard différent ... smiley

   
 
 
 
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