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La file d’attente, le feeling, le félin et les autres

dimanche 30 octobre 2011 par AK Pô


C’est l’histoire d’un mec... qui s’inscrit sur une liste d’attente. Cette histoire bien sûr date d’avant les machines à délivrer les tickets, que ce soit à la Préfecture, à la CAF ou à la Sécu, et dont les numéros s’inscrivent sur de petits écrans, jusqu’au moment où la place est libérée et que le numéro affiché correspond au ticket que tient la personne entre ses mains. Ce qui n’empêche, dans un cas comme dans l’autre, l’attente, parfois longue, ce laps de temps qu’on pourrait éventuellement passer à aller faire des courses au supermarché, voire en haut des montagnes. Mais, le problème de l’attente, c’est qu’on en ignore toujours la durée, selon les cas qui doivent être traités aux guichets, avec leurs complications éventuelles.

Le gars dont il est question ici est du genre armé de patience, arme facilement dissimulable tant derrière un sourire qu’une conviction. Alors que la file est déjà longue, il pénètre dans le hall de gare, puis celui de la billetterie de la SNCF, se faufile parmi les lianes pendues à des poteaux en inox, le tout modulable selon que la file ressemble à un orvet ou à un boa constrictor. Ce jour-là, c’est plutôt anaconda. Gérard, c’est le prénom coluchien du type, est du genre aimable, un de ces gars qui cèdent leur place assise à une petite vieille si la petite vieille leur rend un sourire en retour. Ce qui est assez rare, tant les personnes d’un certain âge se croient détentrices d’un droit tel qu’elles ne sauraient formuler le moindre remerciement, alors un sourire...

Progressant lentement dans la file, il aborde le premier virage en épingle à cheveux après un bon quart d’heure de route et de piétinements, là où les sièges n’existent plus et qu’il faut se maintenir debout, ou, le cas échéant s’asseoir sur ses valises. Pour passer le temps, Gérard calcule la vitesse de déplacement des indiens et analyse le temps moyen qu’il lui faudra pour atteindre le guichet convoité. Stoïque, hic et nunc. Il sort de sa poche un de ces instruments modernes qui vous relient directement à toutes les gares de la planète, à tous les aéroports et à vos amis engagés dans les vols longs courriers qui vous regardent d’en haut en souriant de vous voir là, grâce à leur webcam incorporée qu’ils n’ont pas manqué de mettre en action dès que vous leur avez expédié un message. La télé conférence est très marrante, mais Gérard doit se tenir à carreaux, les files d’attente sont pleines de pickpockets éduqués à Naples depuis des décennies. Les questions fusent, du style alors, quand arrives-tu, nous t’attendons (rires), mais tu sais que pour la LGV, dans ton coin, il vaut mieux prendre l’avion, enfin, si l’aéroport existe encore. As-tu des nouvelles, à ce sujet ? (rires).

Entretemps, la petite vieille qui s’était assoupie sur le banc, à la place que lui avait cédée Gérard se réveille, remonte la file péniblement en poussant sa valise à roulettes, expliquant à qui veut l’entendre ( dans ces cas de figure, en général, la plupart des gens sont sourds) j’étais devant ce monsieur, j’étais devant ce monsieur, laissez-moi passer et je vous ferai un beau sourire pour vous récompenser, sinon j’appelle les pompiers en vous accusant tous d’être des incendiaires, n’est-ce pas, monsieur, que j’étais devant vous ? Il interrompt alors la téléconférence, se tourne vers la vieille dame, lui glisse à l’oreille maintenant, pour le coup, ce ne sera plus un sourire, mais un bulletin de vote, qui sera nécessaire, si vous voulez resquiller. Ne vous inquiétez pas, j’avais prévu, susurre-t-elle, je n’ai pas que ma carte SNCF sur moi, jeune homme !

Le temps passe et finit par céder sa place libre devant un guichet. Gérard a un peu oublié pourquoi il était là, depuis maintenant deux heures qu’il file dans l’attente. Soudain, il s’en souvient et demande : bonjour madame, je voudrais un billet pour Elections Municipales. La jeune femme le regarde avec des yeux ronds, pardon ?, oui, un ticket pour cette destination, s’il vous plaît. Elle semble comprendre : et ce billet, vous voulez le réserver sur un wagon de la LGV à destination de Paris, ou de Madrid. De Paris, répond Gérard, des amis m’y attendent. Ah, répond la guichetière avec sérieux, et ils sont patients, pas trop vieux, vos amis qui vous attendent ? Oh, vous savez, poursuit-elle, c’est une question que je pose en général aux clients de cette ligne, car le prochain départ n’aura lieu que dans quelques décennies. Oh, ce n’est pas grave, mademoiselle, l’essentiel, c’est de voir venir. Et puis, si la réservation se passe sur le même principe que les tickets preum’s, je pense qu’il est profitable de réserver à l’avance tant les réductions ne grèveront pas mon budget, quand je monterai dans la rame. ( on entend alors un rire monter de la poche du veston de Gérard, au prononcé de ses paroles ). De la billetterie électronique sort un beau rectangle blanc que trois P colorés parfument. Vous paierez plus tard, vous êtes inscrit sur la liste d’attente des passagers, on vous enverra un mail de confirmation, bonne journée, monsieur.

Muni de son sésame, il regrimpe par le funiculaire dans la ville haute, arpente les rues et croise, à l’angle des halles, le vieux marchand de marrons chauds tripatouillant les braises de sa petite locomotive. Il en prend un cornet, enveloppé dans le papier recyclé ( ?) d’un quotidien qui d’une feuille régionale enrobe trois parutions locales, pour en atténuer la chaleur évènementielle. Le marchand de marrons emballe selon les affinités des clients pour telle ou telle feuille de chou, cela fait vivre le petit commerce, confie-t-il à Gérard. Celui-ci lui demande alors ce qu’il pense du devenir de ces halles, de la médiathèque, de l’ESAP, et des deux hôtels sans étoile qui bordent l’ensemble. C’est l’avenir de la ville qui se dessine, lui répond le commerçant, tout en tisonnant les braises. Tant qu’il y aura Tonnet pour me fournir en papier pour mes cornets, tous les cocus de la ville pourront râler, les marrons chauds grillés à point ne failliront pas aux gorges chaudes dont les discours sont faits. Et puis, monsieur, entre la tour d’ici et la résidence du boulevard, je prépare le terrain des petits fours et autres after works. J’ai embauché récemment un traiteur japonais qui ne se fait pas de soucis pour inonder la ville de sushis hauts de gamme. Si seulement on pouvait sauvegarder ce magnifique gingko biloba qui caresse la tour de ses feuilles d’or, en automne, ce serait magnifique ! Gérard constate alors que l’arbre est d’ores et déjà relégué dans une vitrine de la rue Nogué, et en déduit que l’avenir ne sera pas gai, avec de tels arguments commerciaux aussi charbonneux qu’auvergnats.

Au pied de l’escalier qui mène à son logis ( sixième étage sans ascenseur ), le moderne instrument qui relie la planète par de mirobolantes interconnections sonne. C’est la petite vieille de la gare qui l’appelle. Elle a bonne mine, dans l’écran tactile. Voilà, dit-elle, je voulais vous remercier, pour la place, pour la resquille, pour les marrons chauds. Je ne vous l’ai pas dit, mais je suis l’épouse de celui qui les vend, et je conduis en parallèle un petit train touristique aussi rapide en ville qu’un bus Idélis circulant entre Bosquet et la banlieue nord sud est ouest. Et puis, je dois l’avouer d’un point de vue strictement personnel, vous avez un beau profil, très séduisant. Je ne sais plus si c’est le droit ou le gauche, il y avait tant de monde dans la file d’attente, je crois que c’était le droit, à bien y réfléchir, mais je peux me tromper, bref, vous m’êtes bien sympathique, jeune homme et... la ligne s’interrompit. Pendant que Radio Pau d’Ousse continuait à émettre, loin des tangos argentés, des valses municipales.

Au sixième étage, sur le paillasson du palier, dormait Quat’zieux, la minette de Gérard. Il souleva le paillasson, prit la clé et ouvrit la porte en un tournemain. La chatte miaula de suite, elle avait faim. Il lui donna des croquettes et un peu d’eau, mélangée à du lait. Alluma son ordinateur. Lut les messages. Tous chaleureux, tant que l’oeil ne s’en approchait pas trop sensiblement par une lecture objective. Il fit ensuite couler l’eau dans sa baignoire, y plongea avec délices.

Il avait l’avenir devant lui, et la savonnette était encore sèche, posée sur le rebord.

- par AK Pô

29 10 11

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Votre commentaire



> La file d’attente, le feeling, le félin et les autres
31 octobre 2011, par Jacques Charpentier  

Ouf ! Au bout de ces longues digressions, quels sont les initiés qui devineront de qui vous parlez ? On doit les compter sur les doigts des deux mains. Si vous avez quelque chose à dire, faites le clairement, que chacun le comprenne. Sinon, taisez vous !!

  • > La file d’attente, le feeling, le félin et les autres
    31 octobre 2011, par AK Pô  
    la confrérie des rabat-joie a trouvé son porte parole, je vois. smiley

  • > La file d’attente, le feeling, le félin et les autres
    31 octobre 2011, par pehache  
    Il y a tant de gens qui clairement n’ont rien à dire, qu’on aime bien de temps en temps en trouver qui ont des choses à dire pas clairement.

  • > La file d’attente, le feeling, le félin et les autres
    1 novembre 2011, par Hélène Lafon  

    Si c’était dit clairement, chacun ne pourrait y lire donc, y voir, ce qu’il veut y lire donc, y voir !

    C’est de la même veine que l’œuvre épistolaire de Montesquieu, très « sujet du bac » mais fameuse, « Les Lettres persanes ».

    Oui, oui... Je l’admets, la comparaison est un peu excessive ! Juste un peu !

    Hélène LAFON

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