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Histoire de lapin

lundi 21 novembre 2011 par AK Pô


Elle m’avait dit : passe plutôt vers minuit, mon Minou, je te ferai du lapin. Je n’avais bien entendu rien compris au message subliminal ni à l’horaire tardif qu’une telle invitation pouvait sous-tendre, si ce n’est qu’un fol espoir m’habitait alors de parcourir corps et âme la carte géographique du tendre, toute la nuit. Je venais de fêter mes vingt ans, le mois précédent, et Charline, tel était son prénom et Zaza son surnom, allait décrocher la quarantaine la semaine suivante. Autant dire qu’il n’y avait que du talent chez elle, et pas simplement culinaire. Les femmes de la quarantaine sont très particulières. Elles jouent encore, et savent manoeuvrer entre mots croisés et batailles navales un jeu de monopoly qui fera, en cas de rupture du contrat, faire en sorte qu’elles survivent de rentes, si elles ont fait un bon mariage. Elles tournent la tête des jeunes gens et affolent le regard des pré-retraités de soixante huit, qui en ont vu d’autres mais ne les toucheront plus. Il faut parfois savoir vivre avec son temps et sa pension alimentaire. Et se méfier de ce fameux coup du lapin, surtout quand on vous le sert à minuit, entre deux minauderies. Car c’est bien ce qu’il m’arriva ce soir-là.

Comme tous les godelureaux de mon âge, je poursuivais des études à la fac en ramassant trois ronds en bossant le soir dans une boîte de fast food bien connue qui débitait ses stocks de bidoche par de petits hublots et ses frites par interphonie préalable. En faisant attention, je m’en sortais bon an mal an, et cette vie était la mienne, avec ses hauts et ses bas, comme tout un chacun vit la sienne. J’avais rencontré Charline en revenant du boulot. Je pédalais comme un malade, avec les petites loupiotes qui clignotaient sur le guidon et le garde-boue arrière, poursuivi par les ombres de la nuit, lorsque je l’aperçus, sur l’avenue Dufau, se déplaçant lentement d’une démarche chaloupée, un minuscule sac à main suspendu à ses bretelles. Sa silhouette, que la lumière des candélabres découpait, allongeant son ombre, puis, au suivant, la réduisant à sa plus simple expression, me firent suspendre mon pédalage et c’est en roue libre que je la rejoignis. Nous avancions dans la même direction. Elle se retourna vivement à mon approche ( sans doute fut-elle surprise par le clignotement du vélo, ou par le frottement du garde-boue sur ma roue arrière), et me fit signe de m’arrêter. Je n’hésitai pas. J’étais sous le charme de la gestuelle et du corps affriolant qui la portait. Tant il est vrai que c’est beau, une fille, la nuit. Surtout pour un type qui n’avait pas de petite copine avec qui faire et dire des bêtises. On dit que la nuit est bonne conseillère, donc autant la passer avec une conseillère en chair et en os, si le cas se présente.

-  Je m’appelle Charline, mais tous mes amis me surnomment Zaza, et vous ?
-  Je m’appelle Eric, et je suis content de ne pas avoir d’amis, qui m’appelleraient Kiki.

Cela la fit rire, et moi aussi, par contre coup ( car c’était une vérité que je trainais depuis ma prime jeunesse).

-  Que faites-vous là, à deux heures du matin ? demandais-je

-  Je cherche le parking Clémenceau, où ma voiture est garée. Je ne connais pas très bien la ville, vous comprenez, j’habite à Lons, et chaque fois que je viens en ville, je vais me garer là-bas. J’avais rendez-vous avec un banquier au palais des Pyrénées, qui m’a ensuite emmenée visiter les coffres forts d’une de ses succursales, et, comme il était pressé par un autre rendez-vous hyper important, avec sa femme je crois, il m’a larguée devant l’église saint Paul, sur le boulevard de la Paix. Depuis, je me suis dirigée avec les poteaux indicateurs, mais je n’arrive pas à rejoindre le centre ville, et voilà des heures que j’erre comme une fille de l’air qui n’en manque pas, vous ne trouvez pas ?
-  Si si, bien sûr, absolument.
-  Et vous, vous faites quoi, sur cette avenue, pas la même chose que moi, j’espère ?
-  Non, je suis étudiant et le soir je bosse pour payer mes études. Je découpe de la viande hachée en rondelles, passe un ou deux coups de balai et tasse les poubelles quand elles sont trop remplies. C’est un bon job, en attendant de passer ma licence en langues orientales option occitan du Béarn. Quand je l’aurai, je filerai direct en Amérique du Sud élever des steacks saignants argentins. Gyddap !

Nous continuâmes à discuter tout en nous dirigeant vers le centre ville, en suivant les panneaux que grâce à mes études, je parvenais à déchiffrer sans trop de difficultés. J’habitais à l’époque place de la Libération, un petit deux pièces sous les combles. Les fenêtres donnaient sur le tribunal et sa façade caractéristique à tous les tribunaux de France et de Navarre, avec son escalier de pierre grise et ses colonnes gravées des tables de la loi . Duralex sed Lex. Quand nous parvînmes place des sept Cantons et Péchés Capiteux, je racontai un bobard à Charline.

-  Il est trop tard pour rejoindre votre parking, Charline. La rue Serviez est en sens interdit et la rue des Cordeliers est barrée. Il vaudrait mieux pour vous que vous passassiez la nuit chez moi, c’est tout à côté. Je dormirai sur le canapé. Je sentis rapidement que mon offre lui convenait, car elle répondit deux secondes plus tard : je ne voudrais pas vous déranger. Mais pas du tout, Charline, vous ne me dérangez pas du tout ! ( ça, c’était un second bobard, que je tus, car j’avais l’esprit complètement tourneboulé par la perspective de voir une femme chez moi ).

La suite, lecteurs impénitents, je ne vous la raconterai pas ici. La nuit fut blanche, houleuse,écumeuse ; de petits moutons de poussière dansèrent sur les vaguelettes des draps, quelques éternuements et autres râles sans gravité s’éparpillèrent ici et là dans le minuscule appartement et au matin fuma la cafetière loin du canapé ignoré. C’est à la lumière du jour que je constatai l’âge approché de Charline. Je souris à l’idée qu’il y a encore quelques décennies, elle aurait pu se retrouver au tribunal pour détournement de mineur. L’idée m’excita, et en même temps corrobora mon idée préconçue sur les femmes de quarante ans qui font tourner la tête des jeunes gens.

Au moment de partir, moi à la fac et elle je ne sais où (en passant par la rue Bernadotte, puis en piquant sur Gramont et Bordenave d’Abère, elle pourrait récupérer son véhicule avant midi, sans doute), nous convînmes que la prochaine fois, ce serait elle qui m’inviterait à son domicile. Elle ajouta : d’habitude, on me donne un billet pour les transports en commun, mais aujourd’hui, ça ira, j’irai à pied. Nous nous fîmes la bise et nous séparâmes au bas des escaliers de l’immeuble.

Voilà où nous en étions de notre relation, jusqu’au soir où elle m’avait dit : passe plutôt vers minuit, mon Minou, je te ferai du lapin.

Je quittai le boulot un peu plus tôt ce soir là, et à minuit pile, après avoir traversé la ville en diagonale, je sonnais chez elle. C’est un chasseur moustachu, complètement abruti, qui ouvrit la porte. Le message subliminal me revînt illico en mémoire : je détalai sans demander mon reste. Pour l’amour, c’était peau de lapin, peau de balle et balai de crin ! Mais au moins, j’avais évité de passer à la casserole, voire en portion alimentaire : bref, j’avais eu chaud.

Allez, roulez, jeunesse, et gare à vos fesses sur les avenues de minuit !

AK Pô

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