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Feuilleton (chap 8 partie 1) : location et vacance.

lundi 24 septembre 2012 par AK Pô


(partie 1)

Le crissement d’une allumette dans l’obscurité réveilla le paupoète yéménite de son rêve aérien, alors que tenant son manche à balai à deux mains, il s’apprêtait à mitrailler les défenses adverses, dont la nature restera ici secrète, pour éviter toute confusion des genres. Angélique lui tournait le dos ; elle dormait la bouche ouverte,installée à ses côtés dans le lit à baldaquin coincé sur le balcon. On peut se questionner sur l’apparition de ces deux acteurs de second ordre à ce moment précis du récit. Certes. Pourtant, le lecteur attentif aura noté que ce chapître débute par le bruit d’une allumette frottée sur le tableau de bord du cockpit ( et non de the cock of Brad Pitt) de notre rêveur, ce qui signifie que sa double personnalité (mi yéménite, mi normande -rappel-) lui permet de faire deux choses en même temps, voire trois,et notamment de grattouiller sur le caillebotis une page blanche de rosée où il inscrit cette phrase fameuse : "mieux vaut allumer une petite bougie que maudire l’obscurité". Car le lien vient de cette citation, bien que nul ne s’en doutât, ni les trente cinq chats d’O, ni les crapauds crapoteux, ni nos principaux héros, si vivants en ce jour pouaqueux. La date exacte de création de cette pensée sublime nous échappe, on ne sait donc si elle fut écrite avant ou après l’intrusion de Guido sur le balcon, mais chacun trouva là de quoi nourrir un imaginaire de portes de placards, de penderies sado-masos, et de jolis boutons nacrés.

Car ce fut alors que Guido vit Angélique pour la première fois, car ce fut alors que son coeur explosa, car ce fut alors qu’il se posa l’ineffable question : comment font les girafes, dont le coeur et le cerveau sont espacés de plusieurs mètres, tant en abscisse qu’en ordonnée,pour ne pas avoir le vertige ? cependant, il resta muet devant tant de splendeur féminine. L’aviateur s’était rendormi, et Guido laissa le couple à sa respiration lente, puis sortit sur la pointe des pieds, oubliant la raison pour laquelle il avait surgi dans l’embrasure de la porte fenêtre donnant sur le balcon.

Cela lui revînt un bon quart d’heure plus tard : il pensait trouver O en train d’arroser ses géraniums et désirait lui soumettre ce poème de René Char, "L’alouette".

"Extrême braise du ciel et première ardeur du jour,

Elle reste sertie dans l’aurore et chante la terre agitée,

Carillon maître de son haleine et libre de sa route.

Fascinante, on la tue en l’émerveillant."

( in "les matinaux")

Mais O avait loué une chaise longue sur les bords du Gavagaronne, en aval du quai Henri IV, et lorsque Guido la retrouva, elle discutait ferme avec John et oncle Joé. Il semblait qu’oncle Joé avait eu vent du commentaire de la petite Rose (the number two) quant au pari par lui perdu, et John tentait d’amadouer l’homme à la ridicule casquette rouge. O comptait les points, entre deux mailles. Des aiguilles de diamètre trois fourniraient un maillage plus fin, plus compact, donc plus chaud pour l’hiver. John appuyait cette théorie, mais oncle Joé mit un contrepoint en élaborant une théorie sur l’origine géographique de la laine, qui justifiait à elle seule la valeur calorifère d’un pull-over. Un cashmere, comparé à un Shetland, à un Angora, à un coton cueilli main sur les rives du Mississipi,c’était comparer Albert Jacquard au chat du Cheshire, ou au chat Mouloud (le chat de Jean Grenier), ou encore mettre sur le même rang un joli Stetson et une casquette de base-ball, ou un couteau suisse et une fourchette indiciaire du CAC 40,, ou ma mère et la lune (ma mère a le nez rouge, marmotta oncle Joé). Au final, pour se débarrasser du problème, ils donnèrent raison à l’oncle, qui retourna, satisfait, à son commerce.

Une fois l’oncle Joé parti, Guido se rapprocha, puis se tourna vers John, sans prêter attention à O, qui s’était assoupie dans son rocking chair rose à rayures poulette basquaise.

"- John ! lui dit-il à l’oreille, je viens de vivre un rêve éveillé !

"- si tu étais éveillé, ce n’était pas un rêve.

"- mieux que ça, mais pire, aussi !

"- tu as touché le ciel avec tes pieds ?

"- oui !" et les lèvres épaisses de Guido s’étirèrent comme deux limaces après l’amour dans les ridules engluées d’un sourire.

"-une femme, belle comme le jour ! elle dormait, bouche ouverte, près d’un paupoète rimbaldien...

"- comment sais-tu qu’il était rimbaldien ?

"- à ce genre de détail qui fait mouche : un type dans les nuages qui les aime plus que ses frères et soeurs, tant il les trouve merveilleux, ses nuages.

"- bon, et la femme, elle était verlainienne ?

"-pour sûr, avec son corps en violoncelle au teint semblable à la feuille morte !

"- et alors, qu’est-ce que tu vas faire, tu vas lui pincer les cordes ?

"- je vais lui dédier un poème en prose, que je ne lui adresserai jamais ; mais qu’elle saura lire dans mon coeur, peu à peu, ainsi elle m’aimera différemment, me comprendra, et m’enverra aux pelotes si je fais trop de fautes de syntaxe...

"- et tu crois que tu possèdes assez de vocabulaire pour lui plaire, parce qu’il en faut, de l’imagerie et du fleurissement, de la petite graminée, des fioritures, des gerbes de mots parfumés, et le tout accompagné d’une présentation irréprochable, pas de mots mal rasés, de verbes grassouillets, d’adjectifs inqualifiables" dit John en s’éventant, emporté lui aussi par le mascaret de ses paroles, remontant le Gavagaronne tel un rût maritime se propageant sur la moiteur du delta érotique initié par saint Pardon (Evangile selon saint Marc, livre II).

"- quand je pense que je ne connais même pas son prénom ! se lamenta Guido.

"- pour débuter une histoire d’amour, c’est embêtant, dit John, mais tu peux toujours passer un coup de fil chez O, tes loulous doivent encore y être.

"- yeeessss !

Guido détala gaiement et courut décrocher de sa Lambretta le portable à coquille dorée qui paradait sur le guidon chromé. Il composa le numéro et attendit. Une délicieuse voix féminine répondit :

"- allo ?

"- allo, O ? rusa-t-il

"- ah non, O n’est pas là, pour l’instant.

"- mais alors, qui êtes-vous ?

"- je suis Angélique, l’arôme des balcons.

"- gasp !

"- enfin, pour être exact, je suis la fille de Joffrey de Peyrac, qui fut l’amant d’O, autrefois.

"- celui qui inventa le métier à tisser les mots ?

"- exactement. Vous le connaissez ?

"- j’en ai entendu parler par O. Un amant exceptionnel, doté d’une longue vue qui lui permettait d’observer quatorze heures en plein midi, bref un homme en avance sur son temps et jamais en retard pour l’apéro.

"- eh bien, je suis sa fille.

"- vous venez de le dire, il n’y a pas cinq minutes !

"- et alors, ça vous dérange ?

"- et l’aviateur, c’est qui ?

"- quel aviateur ?"

Guido se rendit compte de sa bévue. Il enchaîna :

"- je ne sais pas, j’entends des vrombissements dans le téléphone, comme un vol d’hélices au-dessus d’un nid de coucous.

"- c’est le petit fils de Marie Harel. Nous sommes en vacances pour la semaine, ici. O connait très bien la petite nièce de Marie ; elles ont pas mal baratté ensemble, dans leur jeunesse. Lui, il a été traumatisé par une descente d’organe pendant un séjour au Yémen, alors il vient se refaire une santé et je lui sers d’infirmière, bien que je ne possède aucun diplôme, sauf celui d’ingénieure en écluses pour l’analyse des flux circulatoires des girafes ( La Palmyre University, 2002, New Jersey). Mais il est là incognito. Sa notoriété sans cela risquerait d’en être affectée ; il rédige actuellement un document top secret, "duel de poules", une suite d’algorithmes sous la forme apparente d’alexandrins, un historique de l’Algèbre depuis Al Khawarizmi (780-850) jusqu’aux cinq zéros des JO de Londres (2012).

"- ah ! et c’est quoi ?

"- bah !, d’après ce que j’ai compris, ce sont des genres de haïkus remixés dans des moulins à prières tibétains par un DJ new yorkais vivant à Londres sous le pont d’Hammersmith. Mais vous me faites trop parler, et en plus, je ne vous connais pas !

"- je m’appelle Guido.

"- vous êtes italien ?

"- pas spécialement, mais ma mère trouvait ce prénom amusant. Elle pensait que plus tard ça plairait aux filles et que je ferais un beau mariage.

"- et ça a marché ?

"- du tout. Quand ma mère est morte, elle a laissé Guido le bec dans l’eau.

"- n’empêche, vous l’avez bien ouvert, le bec !" s’esclaffa Angélique. Et brusquement, elle raccrocha.

(à suivre)

AK Pô

12 08 12


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