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Feuilleton (chap 10) : la rencontre chez Carlyle (Angélique, O, le paupoète, John)

lundi 15 octobre 2012 par AK Pô


Rencontre chez Carlyle (Angélique, O, le paupoète et John).

Le bistrot de Carlyle se trouvait dans une ruelle perpendiculaire au quai Henri IV, dont la terrasse donnait à l’ouest. C’était donc le lieu idéal pour boire un verre le soir, quand le temps s’y prêtait, ce qui était le cas. Après une après-midi à ne rien faire, étendue sur une chaise longue rose à rayure poulette basquaise, O ne ressentit aucune difficulté à s’affaler dans un des fauteuils en rotin du café, autour d’une table qu’un large parasol ombrageait. Angélique et le paupoète normando yéménite y étaient déjà installés, sirotant une bière écossaise rousse et moussue. Angélique lisait un magazine. Un article était consacré à son défunt père, Joffrey de Peyrac, avec des vignettes illustrant quelques inventions mineures de celui-ci, dont la machine à dupliquer les anges, l’ordinateur portable à fonction utilitaire (une partie du couvercle s’ouvrant comme une boîte à chaussures en offrant un volume suffisant à ranger une canne à pêche, son moulinet, ses mouches et une douzaine de truites), ainsi qu’une calculette quatre fonctions qui s’était très bien vendue en Ecosse, quelques décennies auparavant, notamment dans les théâtres d’Edimbourg et les stades de foot de Glasgow et Aberdeen, la boule de cristal incrustée de fibres optiques (spécial cabinet de voyance), etc. Le paupoète avait quant à lui la tête dans les nuages et sondait son esprit toujours torturé par l’écriture de son poème revanchard "duel de poules".

O les salua et ils se firent la bise, comme il est de tradition dans les contrées les plus reculées de ces petits pays que baigne le Gavagaronne. Des historiens locaux ont, à ce sujet, émis plusieurs hypothèses, dont celle, qui semble la plus probable, qui veut que la bise permet de sentir l’âme de celui ou celle à qui on la fait. C’est également pour cette raison, expliquent encore les historiens, que les autochtones se chamaillent sans cesse ou s’accouplent avec acharnement, formant des clans qui s’affrontent ou s’épousent devant des clochers ou dans des mairies. La basilique de Lucgarier les bains, à ce propos, a connu durant des siècles autant de bagarres entre bandes rivales que de parties fines (situées exclusivement à l’arrière du bâtiment, dans un pré carré à l’herbe tendre) au sein du même groupe. Le paupoète trouva dans cette tradition un concept désoxyribo-nucléique qu’il nota mentalement sur le parchemin le plus vide de son cerveau à quatre fonctions basiques. Angélique repensa à l’intrusion de cet homme d’une quarantaine d’années sur le balcon loué. Comment s’appelait-il, déjà ? Guido, oui, c’était cela, Guido. Elle félicita O pour son chapeau, tout en s’étonnant qu’elle portât un chapeau en laine tricoté serré par ce bel après midi. O lui avoua qu’elle ne portait que des coiffes qu’elle confectionnait elle-même, et qu’elle ignorait la pratique du tricotin avec des brins de paille, dont le père d’Angélique avait créé le tout premier modèle en 1958, mais qui s’avéra être un fiasco, bien que les chinois et autres peuplades lointaines en eussent récupéré le brevet et l’aient largement exploité. Mais ici, le chapeau en paille conique n’avait connu que railleries de la part des chevaliers du Canotier, un lobby très fortement implanté en Europe ; les seuls qui en développèrent l’usage furent les cuisiniers, qui tentèrent vainement de s’en servir pour passer les pâtes, mais l’osier ne résistait pas et ils firent faillite.

John arriva en retard. Il avait croisé deux des quatre Rose à proximité du quai Henri IV, à deux pas de la pizzéria d’oncle Joé, où, subrepticement, elles avaient subtilisé deux kilos de farine et quelques boîtes d’anchois de Collioures. Rose, la deuxième, âgée de dix neuf ans, qui vivait dans le secteur, avait visiblement entraîné sa petite soeur Rose, dix ans, dans une aventure fantasque : descendre la Dordogne dans le tonneau de Diogène. Elles étaient donc allé chez oncle Joé pour avitailler l’embarcation avant l’appareillage, à l’insu de celui-ci. John leur recommanda la prudence et leur souhaita bon vent. Il passa ensuite devant la caravane, fermée deux jours pour cause de formation professionnelle, et trouva Guido à son poste de gardien, endormi sur le marchepied. Il ronflait comme le moteur de sa Lambretta et John le laissa roupiller. Cinq minutes plus tard, il rejoignit le petit groupe installé chez Carlyle, qu’il trouva servant des amuse-gueule et trois mojitos à l’aimable compagnie. La fraîcheur du soir commençait à descendre, et le parasol fut replié. La terrasse était maintenant pleine d’oisifs, parlant à voix haute tout en gesticulant, le portable scotché à l’oreille et buvant comme des sourds leurs paroles inaudibles (Joffrey de Peyrac, in "conversation avec la trompe de l’église saint Eustache", Paris, quartier des Halles, 1988), ainsi que le fît remarquer Angélique.

La conversation eut du mal à se frayer un chemin entre les quatre individus, chacun ne sachant trop quel sujet pourrait présenter un quelconque intérêt. De fait, toutes les banalités défilèrent sans se tarabuster : le temps qu’il faisait, bientôt la rentrée, les études des enfants, la santé des parents, même les trente cinq chats d’O passèrent à la moulinette du discours convenu. John ne sut que répondre lorsqu’ Angélique lui demanda pourquoi ses quatre filles se prénommaient Rose, et bifurqua sur Carlyle et l’évocation d’Edimbourg où l’aînée des Rose travaillait dans un pub du nom de "At the Manx Man", celui-là même où ses parents à lui s’étaient rencontrés un jour de bourrasque. Comme quoi, le hasard, voyez-vous. C’est Carlyle lui-même qui le lui avait appris, il y avait de cela quelques mois, alors qu’il se pochetronnait en compagnie de son ami Guido. Angélique sursauta. Eh oui, continua John, Carlyle, qui a maintenant soixante ans, a connu mes parents . Il était apprenti bougnat, bien que là-bas on maniât la tourbe et non le coke. Il...

"- Et ce Guido ? interrompit brusquement Angélique, n’est-ce pas cet homme dont les lèvres ressemblent à deux limaces s’accouplant dans les ridules d’un sourire ?

"- vous le connaissez ?

"- à peine, mais il m’a fait bonne impression, ce garçon.

"- je crois que vous aussi, murmura John d’une voix intelligible. Je pense que vous ferez sa connaissance très rapidement, car il m’a confié qu’il avait hâte de vous revoir."

Sur ces paroles, O se leva d’un bond. Elle devait préparer la nourriture des chats, s’excusa-t-elle. Mais la réalité était tout autre : sa chevelure la démangeait et elle n’osait enlever son couvre-chef devant les autres. John le comprit et expliqua que depuis qu’il s’était reconverti dans l’art vétérinaire, les chats d’O avaient recouvré leur vivacité, santé et bonne humeur, mais que la méthode qu’il avait lui-même mise en place exigeait une grande rigueur, ainsi qu’un planning minutieusement respecté. Il ajouta que le fait que le balcon, étant loué, les félins ne pouvaient y pénétrer, risquait, à la moindre anicroche, de les rendre plus féraux qu’un fil de fer barbelé, ce qui n’est pas peu dire. La rencontre s’acheva sur ces paroles. Angélique alla promener le paupoète sur les bords du quai Henri IV, cependant que John prenait la tangente pour réveiller Guido, afin qu’il ne se fasse pas surprendre dans sa position grotesque de gobeur de mouche. O regagna l’appartement en entresol, arrosa les plantes et prépara la tambouille des minous en chantant un air de La Traviata.

AK Pô

19 08 12


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