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Plus belle la vie

lundi 23 février 2009 par AK Pô


"Quand ne passent dans la vraie vie que des crises de société, que la production ralentit, l’imagination devient mélancolique et les petits films qui tournent en boucle dans nos cervelles accaparent en noir et blanc les couleurs les plus vivaces du printemps qui approche. On pourrait penser poubelle la vie, mais il n’en est rien : le ridicule ne tuant plus, lançons-nous dans l’imitation sans limite. Histoire de se détendre."

Quand j’ai annoncé à Ginou-Ginette que j’avais une idée géniale pour rameuter les touristes dans la cité royale, ses yeux en amande se sont ouverts sur l’arrondi parfait de son étonnement. "Cela fait vingt ans que tu n’as pas eu une seule idée, valable ou pas !" a-t-elle simplement rétorqué, ses doigts graciles maintenant le tic-tac régulier de son tricotage au métronome de l’horloge murale."Ben si !..., j’ai répondu, c’est décidé : je vais écrire un scénario imité de plus belle la vie et avec quelques potes théâtreux on mettra en scène, ceux du CUMAMOVI filmeront, réaliseront les fondus enchainés, et toi, ma Ginou, promis juré t’auras un super rôle ! Le seul problème, c’est de trouver le site pour le tournage."

Les aiguilles de l’horloge pointaient vers les flèches de saint Jacques quand, d’un air rêveur, posant sur la table basse son ouvrage entamé, Ginou me regarda dans le blanc des yeux :" le lieu du tournage n’est pas un point infranchissable ; si tu veux tourner populo, la place de la Monnaie est idéale, mais si tu veux la jouer classe la place des Etats reste parfaite. Surtout que la rue du Moulin peut créer la jointure entre les deux endroits. Non, le plus dur à trouver, ce sont des acteurs plus nuls que ceux de la série marseillaise et là, mon Mignon, c’est pas gagné !"

Je dus reconnaître que, côté orateurs, la ville était fournie, que même les bègues y étaient polyglottes et que la plupart des caniches répondaient à la place de leurs maîtres dans un langage fort châtié. Mais l’élocution ne constitue qu’un atout du talent de l’artiste, et son jeu demeure primordial pour ensemencer le spectateur ataraxique qui baille devant son écran plat.

"Mais, ma Ginou-Ginette chérie, imagine rien qu’un peu le décor, pour te mettre dans le bain : une valise en nubük disparait de sous le banc où un mystérieux clochard (que l’on retrouvera noyé sous le pont du XIV juillet 1789 à l’épisode vingt et un) l’avait caché depuis trois mois. Que contient cette valise ? Quid de son propriétaire ?

Là, tout s’imagine : un maffieux russe (on apprendra son identité au vingt septième épisode) ou moldave (les russes sont déjà présents dans la série marseillaise, il faut en trouver d’autres, les yakusas j’aimerais mais ils sont pris à Tokyo) poursuivi par la drangheza abandonne dans sa fuite une valise contenant un carnet de commande d’Airbus ultra secret, ou une liste de pétroliers clandestins en rade à Conakry (Conakry, ça sonne bien, c’est hyper exotique) sponsorisés par Total (faut faire aussi couleur locale), et le clochard, Pierrino Cami, la trouve à son réveil, sous le lavoir près de la voie ferrée.

Bref, alors que l’on replante deux marronniers sur la place de la Monnaie notre va-nu-pied y planque la valise sous un banc. Le clochard, qui manche au feu rouge tous les jours durant la belle saison, la surveille jusqu’à l’oublier, et là... On enchaine place des Etats, où de jeunes godelureaux refont le monde entre midi et deux, en s’empiffrant dans les restaurants, un différent chaque jour (le WE la série ne passe pas et les restos sont fermés, sauf l’Etna et chez Olive, en hiver).

L’un de ces jeunes adultes, William Kruper, a rendez-vous au bar le d’Artagnan avec une élégante jeune femme (là, n’insiste pas Ginou, je ne peux pas te donner le rôle) du nom de Michou-Michette, dont on devine (par des gros plans striés en cut-ups révulsifs) que sa vie sombre peu à peu dans l’alcool le strupre et le chocolat aux noisettes entières.

Le scénario enchaine sur la rencontre inopinée de l’ancien ami de Michette, qui n’est autre que Pierrino Cami le clochard (il a sombré dans le dénuement après leur séparation) et de William Kruper. Un dialogue s’ensuit, dans lequel il est question de cigarette, d’euros, et de thèses existentielles sur la capacité du cormoran du gave à désertifier les ressources halieutiques et à démantibuler la pêche au toc. La rencontre se produit sous l’arche de la rue du Moulin, avec zoom arrière sur les bâtisses en débâcle de la rue en pente (prévoir un trépied pour une bonne prise de vue).

Un figurant replet passe en contreplongée et se tord le pied. Vite, un docteur ! Pierrino en connait un, giddap, allons frapper à la porte de ce bon médecin du monde, c’est à cinquante mètres, la porte a été repeinte en même temps que la façade, c’est donc facile à trouver. Là, on découvre Erwan Le Cloadec, ancien marin, la cinquantaine burinée, diplômé des hôpitaux ultramarins et ancien interne de la Villa Chagrin de Kuala Lumpur. Dans la salle d’attente, une pléïade de visiteurs médicaux tire la langue à des enfants variqueux et des mamies acnéeuses. Pierrino, qui est un habitué des lieux (de tous les lieux de la place), renseigne le figurant sur la gestuelle qui brasse l’air. Beaucoup de nationalités sont présentes dans cette pièce et seul le langage des mains permet l’échange de dialogue entre patients. C’est ainsi que Myrrha, une femme toute en rondeurs admirables, (un rôle pour toi), converse avec de jeunes bouts de choux en une danse hindoue improvisée dans laquelle virevoltent ses mains au bout de ses bras serpentins, cependant que son visage impassible délimite de justes frontières entre la douleur et la guérison. "C’est l’infirmière" sussurre Pierrino à l’oreille poilue de la plante verte dont on ne connaitra pas le nom (il sera viré à la fin de l’épisode).

Retour place des Etats. Non. Changement de cap. La caméra folâtre sur le golf de Billère (la série marseillaise offre toujours le même plan : un caddie, deux personnages, le tout cadré en demie profondeur de champ (le terrain doit être entouré d’HLM). Ici, parcours visuel sur les balles qui jonchent le green (innombrables), vue imprenable sur les dix huit trous, les combes, les bosses, l’herbe verte... On peut faire des plans séquences à gogo. Le problème, c’est la mer. Ginou-Ginette, comment on fait, pour la mer ?"

"Il suffit de tendre une toile à la verticale, bien arrimée coté ouest de la place de la Monnaie, représentant un espace marin avec cargos dans le lointain (en plus, cela masquera la circulation automobile de la rue Marca). Ensuite, on place une toile plastifiée au sol, un peu lâche, et on envoie un coup de ventilateur pour créer les ondulations. J’ai déjà vu ça au théâtre, c’est super !"

"Il nous faut un hôtel, je n’y pensais plus ! Attends, oui ! le bâtiment de l’entreprise électrique, un peu rafraîchi, ferait un hôtel idoine : pas trop rupin, juste classe moyenne en pleine crise de nerfs. Et, à coté, l’imprimeur sera transformé en librairie. Ca fait très chic, dans une série télé. Le libraire sera une femme blonde, avec des cheveux frisés et des lunettes en écailles, possédant un master en littérature anglo-irlandaise - une thèse sur Yeats sera un plus - (on lui demandera son diplôme si elle veut le rôle, car il faut des professionnels pour biaiser le faux-semblant. Ce serait bien si son mari était médecin, aussi, pour jouer Erwan pour de vrai-faux). Et les bistrotiers, avec leur expérience, joueront leur propre rôle aussi. Que des vrais gens, bon sang, mais pourvu qu’ils soient pires que les acteurs marseillais !"

"Et pourquoi on n’intègrerait pas un petit train à crémaillère bien jaune qui remonterait la rue du Moulin, comme à Lisbonne ? Ce serait joli, à l’image."
"Tu n’y penses pas, Ginou-Ginette, la France entière nous prendrait pour des fainéants ! N’oublies pas que c’est pour cette raison qu’on a dissimulé l’ascenceur dans la tour médiévale"
"Et au fait, le maffieux mongol, comment il s’appelle ?"
" Je ne sais pas, mais je vais chercher dans l’annuaire..."

Le soir tomba comme une mouche de taffetas sur la gorge pigeonnante d’une diablesse quand je fis le décompte de ce qu’il manquait pour finaliser le décor : un commissariat, un centre d’accueil pour jeunes chômeurs (la pizzeria à l’angle de la Monnaie, pas mal), un appartement en colocation, une boutique avec bibelots et fringues, et un épicier, pour faire biarnésian touch, avec coin boucherie et mou pour le chat. Le commissariat à La Monéda, ça le fait pas, mais l’épicerie accolée à la galerie de peinture reste envisageable.

L’appartement au-dessus du restaurant Le Dauphin, coté sud de la place des Etats, les prises de vue plongeantes donnant l’illusion (en Eté) qu’un monde fou visite et se restaure la ville (cela fera de la figuration gratuite). Bon, finalement, faudra caser le commissariat dans la rue du Moulin. Juste à l’arrivée des marches venant du boulevard.

Le temps que tout ce projet prenne corps, nos édiles auront restauré ces bâtisses lugubres. En attendant, Ginou-Ginette, va falloir plancher sur le scénario et envisager le casting. Une tasse de thé au jasmin ? Peux-tu me prêter tes doigts cinq minutes, je te prie, que nous décomptions les rôles à pourvoir : à chaque nom de personnage, tu en dresses un et me suggères qui en sera le protagoniste : par ordre d’entrée sur scène...


  - par AK Pô
20 02 09


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