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La vie des gens ; Jacques et Juliette (fantaisie)

samedi 19 septembre 2009 par AK Pô


Comment exprimer confusément un sentiment clair, mettre en évidence un fait dont on ignore la véracité et les implications, comment garder la tête froide sur un étal de boucher quand celui-ci vous persille les oreilles avec sa vie privée ? Toutes ces questions sidérantes que le cosmos nous pose, comme un vol de soucoupes déposant sur la nappe leurs signes du zodiaque, leurs zakouski dominicaux, leurs grâces régaliennes, leurs leurres...

Chaque jour apporte son flot d’évènements. Le premier étant d’être là, vivant, prêt à bondir sur le moindre détail qui nous attachera au monde environnant, à la ronde des heures, à la rondeur d’un sein ou, en saison, celle d’un fruit à noyau plutôt qu’à pépins. Ce matin, par exemple, le premier évènement qui a marqué la vie de Jacques, c’est de voir son lit vide. Sa femme était partie. Il a bien pensé à la boîte d’allumettes, un coup classique pratiqué par les couples fumeurs en rupture de feu intérieur, mais Juliette ne fumait pas plus qu’elle ne connaissait la cuisine de leur petit appartement, sinon par les effluves qui en émanaient lorsque Jacques se mettait aux fourneaux, c’est-à-dire exceptionnellement. Un lit vide est toujours déprimant, surtout quand on le partage à deux, que le bon dieu a créé le dimanche spécialement pour donner la possibilité aux humains de s’y prélasser, d’y adjoindre une gymnastique volontaire salutaire tant pour le missionnaire chrétien que pour l’adepte polythéiste, le zélote ou le muezzin. Un lit vide peut être également catastrophique, si l’on parle de rivière. Mais le summum, il faut l’avouer (du moins pour le cas qui nous occupe présentement), c’est de parler diamants à une femme, surtout quand celle-ci sait que vous êtes à sec. Comment l’a-t-elle su ? se demande Jacques. Quel âne ! D’abord, parce que tout fumeur se doit de posséder un briquet, de préférence en or, car l’or a toujours attiré les convoitises féminines, y compris dans les palais couronnés. Ensuite, quand on parle diamant, le minimum est de posséder soit la beauté d’Adam (dans l’hypothèse adamismique), soit celle du diable (dans le regard adamantin), or Jacques ne possède pas l’once d’une quelconque de ces qualités, bien qu’il cuisine à merveille les coquillages, dont l’odeur évadée des casseroles ne traduit pas vraiment l’excellence du plat mitonné.

Mais Jacques est avant tout un homme. Sa première réaction est donc de se dire : tout le lit rien que pour moi. Une aubaine. Pourtant, enveloppé dans son pyjama à rayures de bagnard sur le retour, il hésite. Le doute, c’est le fondement de la philosophie. Si jamais Juliette rentrait, si elle avait réellement acheté des allumettes, de quoi aurais-je l’air, couché et ronflotant ? Il voudrait téléphoner à Buridan, pour lui demander conseil. Dois-je, ne dois-je pas ? Mais Buridan, le dimanche, à cette heure-là, regarde Pau depuis l’Ossau. Jacques décide alors de croquer une pomme, geste fatal à toute prise de décision, ne suivant pas l’ordonnance des textes sacrés mais bien plutôt celle de son médecin naturopathe qui lui-même, ce jour à cette même heure, pique-nique d’un jambon beurre dans un bus parcourant la vallée du Barétous, en compagnie d’amis randonneurs que la pluie effraie. La pluie grossit, dit-on, le lit des rivières, au même titre qu’EDF les vide, et l’ouverture de la chasse aidant, nos bipèdes préfèrent ripailler sous leurs couvertures, au chaud dans l’autocar, entonnant des chants typiques tel que "Ô Fario, bel arc-en-ciel, ta chair si douce que le miel..."

Laissant sur la table le trognon de pomme, avec sa forme de bobine à effrayer une machine à coudre, Jacques se pose enfin la question fondamentale, celle qui constitue l’évènement primordial, celle qui va ensuite lui faire pousser la barbe et le cri primal : où est passée Juliette ?

Cette question universelle, que chacun s’est posée au moins une fois dans sa vie, n’a pas vraiment de réponse précise, et incline à toutes les interprétations, laissant l’homme dubitatif devant son avenir, ses certitudes et son café qui refroidit (ou, puisque c’est l’heure, son apéritif). Bien entendu, le lecteur émettra ses propres hypothèses, avec ou sans variantes, selon son humeur. L’un dira qu’elle est en haut de l’Ossau (il a tort, Jacques la verrait, pour peu qu’il aille à la fenêtre), un autre qu’elle conduit le bus (c’est possible, car elle possède tous les permis de l’alphabet), un dernier (car le lectorat ne va pas au-delà) qu’elle est dans les bras du narrateur. Bravo, bonne réponse. Comment l’a-t-il su ? Elémentaire : il connaît Jacques, et cet âne lui a tout raconté.

Juliette, s’il te plaît, dégote-moi un nouveau pseudo, ils m’ont repéré !

par- AK Pô 13 09 09


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