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La facture ErDF (vous avez une semaine pour la lire)

lundi 29 août 2011 par AK Pô


C’est en parcourant sa facture ErDF que Francisque Leplond se rendit compte que celle-ci n’était pas à son nom. Elle était au nom d’un certain Slavo Minkewicz. La domiciliation était pourtant la sienne. Il songea à une erreur administrative, sur l’instant. Puis rapidement, au vu du montant de la facture, il ressentit un sentiment de contentement, du fait que cette note ne s’adressât pas à lui, mais à un autre. La seconde réflexion qui lui vînt à l’esprit, fût celle de penser que ces étrangers consommaient beaucoup d’énergie, par rapport à lui, qui était veuf et seul dans son grand appartement ancien, qui éteignait les lumières dès qu’il quittait une pièce, et ne laissait pas les veilleuses de ses appareils ménagers allumées quand il partait se coucher. Ensuite, il se dit que sans doute, pour avoir une telle facture, le Slavo devait avoir une famille nombreuse, mal éduquée, avec des enfants qui laissent brûler les ampoules tout en regardant la télé, avec une épouse qui faisait six lessives par jour, et des filles qui cumulaient les watts avec des sèche-cheveux et autres fers à friser ou à repasser.

Mais pas une seconde il n’avait pensé que, peut-être, il n’était pas chez lui. Il y a tant de portes d’entrées dans les mégapoles qu’il est facilement imaginable qu’une clé puisse trouver serrure à son barillet, tout comme une roulette découvrirait trop tard la mafia russe sur un tapis vert.

Il trouva Slavo dans la chambre du fond, la chambre d’amis où personne jusque là n’avait dormi en tant que tel. Une fois seulement, la femme de ménage s’y était assoupie, mais c’était au temps où il travaillait encore, et il n’avait compris que bien plus tard, en observant les plis des draps et de la taie d’oreiller. Mais la femme, par ses ancillaires origines, bien sûr, êtres des campagnes ne connaissant de la culture que le foin dans les sabots, avait depuis quitté son poste avec quelques souvenirs recélables du directeur régional des agences de conseil en gestion de biens, et bel et bien disparu. Ce qui ne changea rien à sa stupeur du moment : Slavo ronflait comme un hydravion, entouré de trois coquines elles-mêmes dénudées et passablement dans les vaps. Des remugles d’alcool et de tabac emplissaient l’espace, noyés dans des vapeurs de parfums contrefaits. Tout était sans dessus dessous, et plutôt sans dessous y compris au-dessus ( du matelas ).

Comme les quatre pionçaient à poings fermés, Francisque en profita pour subtiliser les sacs-à-mains et le portefeuille de Slavo, afin de démarrer son enquête, de préparer un rapport circonstancié, et d’appeler la police. De retour dans l’aile opposée de l’appartement, il commença à éplucher les documents, à compter les billets contenus dans le portefeuille ( qu’il mit, par sécurité, dans une boîte à sucre en fer-blanc réservée à cet usage ). Puis il inspecta les papiers d’identité. Slavo Minkewicz, né le... à..., résident à P..., nationalité française. Ludmilla Minkewicz, née Rostopchine, née le ... etc, Armande Minkewicz, née Laverdure, née le... etc, Josette Minkewicz, née Dulapin, etc. Toutes de nationalité française, comme le bonhomme. Lieu de résidence : Pau, résidence de Transe et de Sylvanie, numéro...

Nom de Dieu de nom de Dieu ! mais c’est ici ! Ces étrangers habitent chez moi ! Ce n’est pas possible, Francisque, tu rêves ! Ce n’est pas possible !

Dans le buffet du séjour il attrapa un verre, une bouteille de whisky, un Glenfiddih de cinquante ans d’âge ( dégoté dans une taverne d’Aberdeen en 1962, bien avant la marée noire de 2011 donc ), se versa une bonne rasade et s’effondra dans son fauteuil club ( un fauteuil de la grande époque, pas une de ces reproductions asiatiques en peau de zébu ). Vidant son verre d’un trait, il se sentit parcouru par la maigre satisfaction de ne pas avoir de cholestérol, et d’ainsi éviter une crise cardiaque imminente. Mais comment cette bande de dépravés était-elle arrivée là ? En était-il de même pour sa maison de campagne dans le Gers, dont il venait d’achever les travaux de mise aux normes et de payer les factures ? Et son deux pièces à Biarritz, qu’il n’avait jamais loué par crainte des déprédations ? Certes, il n’était ici que locataire, les prix de l’immobilier ayant été, au fil de sa carrière et des années passées, toujours inabordables ; le temps avait simplement réduit la hausse du loyer au niveau de l’indice INSEE, loyer qui, pour quelqu’un devant s’installer maintenant, serait faramineux, de toute manière. Mais ceci n’expliquait en rien cela. Que faisait ce Slavo dans la chambre, qui plus est en bonne compagnie, qui plus est avec des épouses légitimes, qui plus est à exploser la facture d’ErDF ?

Il y avait 300 euros dans le portefeuille. Soit environ le montant de la facture. C’était déjà ça. Mais avoir trois épouses, était-ce bien légal, dans ce pays dont le coq est le symbole ? Et charnues, jolies, bien meublées, les épouses. Ah, ça devait y aller, les fers à friser, les sèche-cheveux et bienheureusement je n’ai pas de casque pour mise en plis, soupira-t-il en se versant un second verre. Armande est pas mal, c’est celle que je préfère ( il avait longuement observé la photo de la carte d’identité ). L’alcool lui montait à la tête, et une certaine indécence emplissait son pantalon ( un velours cotelé qui lui faisait d’énormes fesses ). Le soir tomba quand de la chambre vinrent les premiers bruits, châsses d’eau tirées, rires, voix s’entremêlant, borborygmes divers, chutes de chignons et d’épingles sur les reins, élévations de chants syriens, grondements d’orages estivaux et averse de pluie sur les carreaux zébrés de chiures de mouches mégapoliennes.

Dans son peignoir, Slavo avait belle allure. Son visage reflétait calme, tranquillité d’esprit, et ce fut de ses yeux espiègles qu’ il toisa Francisque, que l’alcool avait terrassé sur son fauteuil club. Il alla à lui, le secoua amicalement. Allons, Francisque, mon pépère, redresse-toi ! Il demanda à Ludmilla de préparer un café bien fort, cependant que Josette, cul nu mais vêtue d’un chemisier certainement acheté chez Monoprix (l’étiquette au losange rose pendait dans le dos, au niveau de l’encolure), déambulait nonchalamment dans la pièce. Une bonne dizaine de minutes furent nécessaires pour remettre un peu d’aplomb Francisque. Slavo, qui, sans l’avoir préparé, connaissait par coeur le discours qu’il débiterait au vieux, vida tranquillement son bol de café, regardant dans les yeux son interlocuteur terrorisé. Enfin, pas tout à fait terrorisé. Les billes de Francisque tournoyaient bien plutôt sous l’effet fascinant des virevoltes des trois grâces qui ne cessaient de passer et repasser dans son champ de vision. Lui qui n’avait pas vu de femme digne de ce nom depuis le départ précipité de sa technicienne de surface option cirage plancher bois n’en revenait pas. Slavo en était presque transparent, ce qui conduit à une certaine véracité illogique quand on est bâti comme une armoire à glace.

Ainsi donc, commença à dire Slavo, voyez-vous, depuis maintenant quinze ans que dure la crise mondiale, bien des changements sont intervenus, à tous les niveaux. Je ne vais pas vous raconter l’historique, qui ne présente désormais plus aucun intérêt. Sachez, Francisque, que les propriétaires de l’immeuble où nous sommes, ont, en leur temps, investi en Bourse de petites sommes, placées ici et là, au petit bonheur. Les petits ruisseaux faisant dit-on les grandes rivières, ils ont empoché au départ de substantiels bénéfices, qu’ils ont réinvestis etc etc, jusqu’à ce que tout explose et réduise à néant leur petite fortune. Banques peu scrupuleuses, escrocs de haut vol et autres facteurs économiques les ont mis sur la paille. Les règles du jeu avaient complètement changé et entre maldonnes et malversations, ils durent vendre tous leurs biens. Mais ce que je vous raconte là, vous le savez autant que moi, puisque vous fûtes directeur régional d’agences de conseil en gestion de biens, et que vous participâtes sans doute à la déconfiture de ces gens-là, sans même y prêter attention.

Mon père racheta l’immeuble en 2005 et laissa un syndic s’occuper de la gestion courante, se contentant de percevoir les loyers et d’entretenir l’ensemble immobilier. Ses affaires n’étaient pas très claires, et il fut condamné pour divers trafics, faits que j’appris plus tard par la presse. Etant fils unique, je goûtais plus aux joies de la vie qu’aux problèmes de la survie quotidienne de milliers de mes compatriotes. Ma mère et moi vivions dans une certaine aisance, occupant un bel appartement de la rue Vàci, en plein centre de Budapest. Cette ville, au carrefour de multiples influences, me vit grandir et y suivre mes études.

Avec l’entrée de la Hongrie dans la CEE, mon père usa de certaines influences pour m’obtenir des papiers me permettant d’acquérir la nationalité française, dont je parlais très bien la langue et connaissais les pratiques. Entretemps, je me convertis à l’Islam et épousais Ludmilla et Armande, avant de m’expatrier. J’épouserai Josette à Paris, deux ans plus tard. Tout cela, légalement. J’avais trois épouses, comme d’autres ont trois maris. Les lois avaient changé, face au déclin de la natalité européenne. Le Parlement de Bruxelles avait donc mis l’accent sur une revitalisation de l’économie passant par une augmentation significative des naissances, qui formeraient la main d’oeuvre de demain face aux sociétés en plein essor des pays dits émergents. Les technocrates, après maintes analyses, avaient tablé sur un rapport de 3,7 enfants par femme, revenant au niveau des familles de l’après-guerre ( celle de 39-45 ). D’où cette possibilité de polyandrie polygamie adoptée à la quasi unanimité par les états souverains.

Simplement, ce n’est pas le tout d’avoir de grandes idées, encore faut-il pouvoir loger les familles nombreuses dans des espaces convenables. Et là est bien le problème, Francisque. Mes épouses et moi-même logeâmes dans une multitude de lieux, tentes, squats et hôpitaux de nuit, maisons de campagne délabrées en Normandie, résidences secondaires inhabitées douze mois par an en Béarn, bref tout un florilège de situations aussi précaires les unes que les autres. Mon père, qui jusqu’à ma migration, m’avait aidé financièrement, fut de nouveau incarcéré, cette fois pour trafic de drogue et proxénétisme, et ne me fut plus d’aucun secours. A sa mort, voici deux ans, je retournais à Budapest pour régler les affaires familiales. Ma mère mourut quelques jours après mon retour rue Vàci, mais je te garantis, Francisque, que je n’y suis pour rien. L’Etat hongrois s’octroya d’énormes frais de succession sur l’appartement, que je dus vendre à une nébuleuse nommée Century, qui rachetait au fur et à mesure toute cette rue commerçante.

C’est durant cette période qu’apparut le titre de propriété de l’immeuble dans lequel nous discutons à présent. Un papier tout à fait officiel dont,une fois de retour en France, je fis confirmer la validité et jouer la clause d’occupation prioritaire en tant que propriétaire des lieux. C’est ainsi que tu as devant toi la famille Minkewicz au complet, ou presque ( six enfants sont actuellement en colonies de vacances dans le Jura bernois). Il ne faut donc t’étonner de rien. Tu occupes le plus grand appartement de l’immeuble, et y vivais seul jusqu’à présent. Les temps changent, Francisque, les temps changent. Mais n’aies aucune crainte : ta solitude est terminée, une nouvelle vie de famille t’attend, bien plus agréable qu’une maison de retraite. Car je n’ai nullement l’intention de te mettre à la porte, sache-le bien. Il y a ici assez de place pour tous. Plus tard, nous investirons les deux petits appartements du dessous, où vivent actuellement une veuve âgée, son perroquet, et, en face, un couple avec un enfant, qui n’a qu’un rêve : construire un pavillon en banlieue pour y tondre la pelouse le dimanche, entre deux barbecues.

Francisque Leplond, tout abasourdi qu’il était, reprit sur le guéridon non son verre de whisky mais la facture d’ErDF, et la brandit, d’une manière assez provocante, devant le visage de Slavo : et celle-là, qui va la payer ?

- par AK Pô

20 08 11


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> La facture ErDF (vous avez une semaine pour la lire)
31 août 2011, par Hélène Lafon  

Alors que les sociétés HLM (et les retraites des travailleurs, travailleuses...) obligent les personnes âgées (autrement dit les vieux) devenues « sans enfants » à libérer leur appartement désormais trop grand pour un plus petit, un très petit, la solution trouvée par la famille Minkewicz est bien plus sympathique ! Fin des sinistres maisons de retraite, vive la cohabitation !

Hélène Lafon

   
 
 
 
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