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L’art vache est une image identitaire ( et vice versa )

dimanche 11 septembre 2011 par AK Pô


La différence entre une photo de vacances et une photo d’art, c’est que dans l’une réside la banalité de l’être quand dans l’autre se révèle la finesse d’esprit du modèle, par un jeu d’ombres et de contre plongées efficaces. Il ne faudrait donc faire que des photos de vacances, mais ne pas tirer la tronche face au petit oiseau numérique du photographe professionnel qui vous demande de dire whisky pour vous faire sourire un minimum. D’autant que du whisky, en vacances, c’est ce qu’il y a de mieux pour faire traverser les platanes nyctalopes sur les routes. Et on n’a pas forcément envie de sourire devant un oiseau numérique, ni un oiseau à ressort, dirait Murakami. Plutôt descendre dans un puits, aurait suggéré le même, n’empêche que cet écrivain est un drôle d’oiseau, dit le photographe pour vous faire sourire, vous êtes tellement beau quand vous souriez, cela met en valeur vos cernes franc-comtoises, vos tapisseries décolorées d’Aubusson et, attendez, je vais mettre sur le phono la Silvia de Vivaldi, ah, mon cher monsieur, il faudrait toujours faire ressortir de la photographie les vacances d’une réalité qui transite. S’oublier. Lost in translation. L’homme sans mémoire. La guerre est déclarée. Fukushima, mon amour. Antonio das mortes. Eradiquer le temps qui passe avec photoshop, gommages, lifting, fond de teint et rouge à lèvres, il faudrait ressembler à un autre qui serait le standard des mêmes autres, car qui se ressemble s’assemble. Ce qui est une triste réalité, dites whisky, s’il vous plaît, je n’ai pas de temps à perdre. Désolé.

Tout ça pour mettre un portrait sur une carte d’identité.

De retour chez moi, je songe aux magnifiques images qui représentent des vaches sur les boîtes de camembert. Je file direct dans la salle de bain me démaquiller, prendre une douche, shampoing anti-pelliculaire aux huiles précieuses car je ne vaux rien, quelle journée épuisante, tous mes nerfs mis bout à bout formeraient une belle pelote digne de rebondir sur le ciment du Jaï Alaï. Oublie d’où tu viens et vas où tu peux, me dis-je. La cuisine est mon sanctuaire, je me déchausse avant d’y entrer.

Là, Madame Dieu m’attend. Contrairement à ce qui est dit dans les saintes écritures, la Femme ne sort pas d’une côtelette que le créateur en panne d’imagination aurait extirpée de ce branleur d’Adam. Non. C’est Madame qui a modelé la Femme à son image, qu’Elle a ensuite nommée Marie. Mais Marie, c’est un prénom, pas un nom, si on devait avoir une carte d’identité mentionnant uniquement Marie, les terriens ne s’en sortiraient pas. Ce qui est le cas souvent, chez les gens marris qu’on oblige à boire du whisky devant les photographes professionnels. Donc, Madame Dieu a rajouté un nom : Harel. Là est toute la différence.

Pourquoi les oiseaux ne sourient-ils pas ? A cause de la fable de La Fontaine ( le corbeau et le renard ). Il faut être idiot ou internaute pour se faire avoir comme le corbeau. Un camembert, c’est comme une grosse liasse de bons billets. Quand tu l’as en bouche, son parfum ne te quitte jamais. Eventuellement, tu peux le planquer sous l’oreiller quand tu fais l’amour, mais pas dans le tiroir caisse de ta table de chevet. Il y a toujours un banquier qui rôde, dans les chambres à coucher.

Marie Harel, en tenue locale, tablier avec broderies pastorales et sabots de bois aux pieds, pose sur la table trois boîtes, fins cerclages et entourages en peuplier ou en bouleau, tenus par des agrafes rustiques. C’est la Sainte Trinité. pas la Trinité sur mer, qui est dans le Morbihan, autant dire en Enfer (celui du chouchene et des galettes sarrazines), non. Devant mes yeux éblouis et mes papilles dévotes se dévoilent :

un petit Livarot AOC, un vrai jésus ficelé avec amour, un Camembert au lait cru moulé à la louche en bois d’olivier, et un petit Pont l’Evêque bien carré et inquisitoire dans ses 45% de MGES. Vite, Marie, imploré-je alors, donne-moi une tranche de ce bon pain béni par le boulanger, avec sa mie charnue et sa croûte dorée à point, vite allons poser devant le photographe pour la campagne de pub, allez l’artiste, on sourit, on béatifie devant la caméra, allez allez une belle épectase pontificale, mon vieux, on n’a qu’un quart d’heure pour flasher, au prix de la location du studio, des fausses factures d’ErDF émises par des anges Gaby suspendus aux cimaises de la luminosité céleste, dis whisky si tu n’y arrives pas, Marie, fais un effort, va lui chatouiller les pis, caresse ses cornes, merde quoi, sors-moi ce type de là et va chercher la vache de chez Milka, on lui fera un shampooing vite fait, ou une vache qui rigole, pas comme ce triste sire qui a fini mon Glendfiddih en deux goulées, on aurait dû choisir une chèvre ou une brebis pour cette campagne, mais bon, du camembert de chèvre ça s’appelle du fromage, c’est pas pareil, faut pas confondre c’est comme le corbeau et le renard, tu vois ? Le renard, il replie ses babines, comme un renard mort depuis deux jours dont la peau se dessèche, ce qui donne l’impression qu’il rit. Le corbeau le regarde en pensant qu’il est mort, autopsie rapide la mort remonte à deux jours. Et soudain, le renard lui parle. Un vrai fantôme. Il a appris le langage du corbeau dans une école privée de Magistrature. Le parle et l’écrit. Un vrai renard. Tu connais la suite. La fable ne dit pas s’il mange le camembert ou le planque avec sa bonne grosse liasse de billets dans un puits, avec Murakami en gardien de nuit qui fait ses rondes sous la lune, aux heures précises où la lune passe pile poil au-dessus du trou et l’éclaire.

Quelle est la différence entre une photo d’art et un camembert, me direz-vous. ( Car vous êtes allé chez un mauvais coiffeur et en sortez furieux,du coup). Vous me posez une excellente question, bien meilleure que bonjour AK Pô, comment ça va ? et lui qui vous répond ah ! je vois que vous avez lu la biographie de Christophe Colomb, surtout le chapitre scientifico-logique qui résoud le problème de l’oeuf qui tient seul debout -ce qui, scientifiquement, n’a jamais été vérifié sur la mer des Caraïbes-).

Eh bien, la différence est flagrante : c’est le délit du bon goût. Prenez un photomaton, un téléphone portable, un oeil morne. Demandez-lui ce que vous voulez. Ce que vous voulez, c’est l’immortalité, la mémoire d’une présence dans un lieu, une situation, un instantané qui vous reflète tel que vous étiez à cet instant T. (J’ignore ce que ce T vient faire là, mais je ne vais pas le supplanter). C’est en second lieu, une déconnade, des potes qui passent une bonne soirée (entre un ours et un leader M.), c’est enfin une carte d’identité qui vous permettra de rire face aux contrôles, mais sans rire trop fort, car votre nom est à côté. C’est comme les factures d’ErDF et les anges Gaby, la nuit.

Les fromages, c’est l’odeur, le goût de vivre, la puanteur et la saveur. Mettez un camembert Président dans votre frigo. Il y passera six mois sans vous déranger les narines. Un vrai président, élu meilleur produit des cinq années à venir, vous fera sentir votre mauvais choix quelques semaines après, seulement. Sans compter que les vaches fabriquent du lait jour et nuit. Prenez maintenant un Camembert, un Livarot et un Pont l’Evêque, appellation AOC, si fragilement délicieux qu’il faut les consommer entre deux quartiers de lune, avec peut-être, un supplément d’une cinquantaine de centimes d’euros à l’achat ( c’est une hypothèse). Bien sûr, les laiteries industrielles vont râler, qui ont du personnel, des frais etc (la fromagerie des Chaumes semble avoir des aspects positifs, les produits vendus dans les moyennes surfaces du coin semblent issus de productions assez locales, ou régionales mais je n’ai pas étudié la chose et ignore, par exemple, le prix du "saint Agur" en région parisienne).

Le bon goût, c’est de ne pas prendre l’image d’un homme pour un camembert qui n’est que président d’une vision factice et stéréotypée d’une vache qui sourit et se reflète dans un miroir. Les miroirs ont une odeur, qui n’est celle des billets de banque. Ce que nous valons bien, c’est cette démesure infinie que nous a apprise la vie que l’on mène, notre unique richesse. (Le reste n’est que photographie de vacances, vacances oublieuses d’un quotidien répété ailleurs).

Le goût des choses pour lutter contre l’oubli. Pour identifier la vie entre n’importe où et nulle part, ce nulle part qui formate tout.

par AK Pô

09 09 11

AK Pô navigue aussi sur archipels des 2 rives


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> L’art vache est une image identitaire ( et vice versa )
16 septembre 2011, par peyo  

Quand MLC annonce "on n’a plus un kopeck" ça semble vrai :

Dans La République de vendredi, le Musée de Pau achète une oeuvre moderne de Richard Hamilton.

Mais un intervenant dévoile ce que le journaliste ne savait pas : ce n’est pas une oeuvre unique, il s’agit en fait de photocopies ou d’héliogravure ( des photocopies signées, quand même) contrecollées. La commission d’achat mandatée par la mairie était-elle au courant ou s’est-elle fait tromper ?

   
 
 
 
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