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Coralie, comme un coeur qui bat en Moldavie.

lundi 19 septembre 2011 par AK Pô


Coralie. Tel était le prénom tapé à la machine qu’il regardait, assis dans la voiture, prénom inscrit à côté du poussoir de la sonnette d’une porte palière donnant sur rue. Ce, pendant que son fils faisait la queue à la boulangerie pour rapporter ensuite deux sandwichs ridicules payés au prix fort. Le casse-croûte de midi, pour la pause. Etrangement, ce prénom peu usité ( contrairement au nom de famille, très répandu dans la région, comme Dupont dans la République pyrénéenne ou Bastogne en Wallonie Hergégovienne), évoquait en lui un mélange élégant des mots coeur et corail, auquel son esprit romanesque prêta une histoire qu’il inventerait sur le champ.

Il créa de suite la physionomie de Coralie. Une femme de la cinquantaine, à la silhouette assez fine mais ayant des points communs avec l’expérience de la vie quotidienne, à savoir quelques bourrelets discrets dûs à une nutrition coincée entre deux rendez-vous, en des temps où n’existaient pas les salades composées et autres attrape-consos pressés de moins pauser pour plus bosser, mais payant rubis sur l’ongle cinq euros pour deux rondelles de tomates et une feuille de salade verte tapissée de thon en boîte, cela n’étant pas, et on le comprend aisément, pris en compte dans les notes de frais à défalquer des impôts ( de même que les sandwichs au poulet curry sauce fromagère, soit dit en passant à la caisse). Comme Coralie galope beaucoup, ses jambes et son fessier invitent les hommes à la suivre du regard. Et les presbytes la suivent longtemps, sauf lorsqu’elle prend la première à droite, ou la primaire à gauche. Lui, dans son imaginaire, préfère la voir venir de face, dans le déroulé de ses gestes, la poitrine en marée suivant sa respiration, vagues splendides mêlant les ondulations du souffle à la nonchalance de l’iode. Elle avance vers lui, dansante et volontaire, et son visage illuminé par un grand sourire, un de ces sourires que les lunes jalousent dans leur premier quartier, pour qui les regarde allongé, et il se jette à ses pieds sans prononcer la moindre parole, car tout est dit. Ce sont les yeux de Coralie qui parlent.

Elle lui annonce qu’enfin son année sabbatique a été acceptée. Qu’elle part en Moldavie faire de l’humanitaire. Qu’elle peut enfin donner un peu d’elle-même, consacrer un bon gros morceau de sa vie à elle, à d’autres. Alphabétiser les gosses, la population, de ce pays misérable que le démantèlement de l’URSS a déchiré, comme de nombreux petits pays dans cette région d’Europe. Un pays disputé entre deux cultures, entre deux clôtures géographiques. D’un côté l’Ukraine, qui lui a annexé son accès sur la mer Noire, de l’autre, la Roumanie. En plein dedans, la Gagaouzie, capitale Chisinàu, qui rassemble la plupart des industries vitales à ce petit pays taiseux mais toujours en conflit entre deux géants et qui s’enfonce dans des politiques aussi inefficaces que claniques. Comme ici, dans notre petit pays. Tout pareil. Ce n’est pas un pays en guerre, c’est un pays en ruine.

Il n’y a que trois minutes qu’il écrit son histoire dans sa tête. La boulangère doit être dans le fournil, à préparer les sandwichs. Personne ne fait la queue, dehors. Pour l’instant.

Coralie a de grands yeux noisette. Elle s’étonne du regard attendri qu’il lui lance, rit à nouveau. Tu ne vas pas me dire que tu ne sais ni lire ni écrire ? lui demande-t-elle. Et lui ne sait que dire, avec sa bouche. Il voudrait parler avec son coeur, mais n’a pas appris à l’école. Il voudrait cueillir un rameau de corail au fond de son désarroi, le lui offrir, mais c’est interdit par la loi coralienne. Il voudrait surtout partir avec elle. Cheminer dans le Codru, s’affranchir des 432 m de son sommet national, redescendre dans les vallées agricoles en entendant les enfants pousser leurs cris de joie, disant, en français vous revoilà, bienvenus. Poser ses pieds entre le Dniepr et le Prut, partager un quotidien qui n’est pas le leur, se sentir aimés, elle et lui, quelque part, dans des espaces autres que ceux où chacun se fuit dès qu’il voit l’autre arriver en face de lui. Pourtant ces endroits qui lui semblent si lointains, ces espaces dans lesquels tous sans exception se regardent en face, ne sont en danger que par la domination de certains sur des multitudes d’autres.

Mais aussi par la tradition, cette tradition qui n’est plus qu’une trahison, un leurre, un repli sur soi-même. Qui refuse l’étranger, le voisin, le type qui habite dans la cité d’à-côté. Cette tradition qui devient un petit comité de pontes pontifiants, qui se referme pour exprimer tout autre chose que les vérités premières entretenues par toutes les coutumes ancestrales : hospitalité, fraternité, respect, dignité humaine. La tradition qui fait des natifs les soldats des nobliaux arrivistes, les habille d’armes aux armoiries factices et les nourrit de drogues xénophobes, leur administre des médications mentales à grands renforts de clochers sonnant le glas des cultures, des violences incrédules. Chacun pour soi et tous pourceaux.

Coralie sursaute : tu sais, là-bas, tu dors sur la paille dans des maisons humides, parfois, mais si le repas est maigre toujours il se partage. Tu échanges par signes, mais tu connais par coeur, tu apprends en suivant celui qui te guide, tu instruis ses enfants et leur lumière, leur appétit de connaissance, t’instruisent à leur tour ; et la peur ne vient que bien longtemps après, quand tu es de retour. La peur d’un monde qui se délite alors que tout est là pour vivre, où chacun à sa part, entière et méritée. Ensemble. Alors, là, tu as peur de la médiocrité des hommes, des faux problèmes, des fausses aventures humaines. Mais pas là-bas.

Le billet de dix euros est resté dans la caisse de la boulangère. Les sandwichs sont minables. Le visage de son fils, tout rouge (éreuthophobie, la peur de rougir, pour info, consultations en ligne, paiement direct par virement de cuti -attention, pas de cutie, voir traduction anglaise-). Pourtant, il ne le sait pas timide. Que se passe-t-il ?

Je ne sais pas, papa. Elle avait une façon de trancher le pain qui m’a rendu tout bizarre. Je sais pas comment dire. Comme si elle ouvrait la mie en deux le long d’une frontière pour nourrir avec celle-ci mille personnes de part et d’autre. En plus, elle portait un drôle de prénom, je ne me rappelle pas, moi, aide-moi, père Karaboss !

Coralie ?

Ah oui, Coralie, c’est ouf comme prénom !

Et ce couillon s’était alors mis à rire ; ce qui dura jusqu’à midi. Jusqu’à la pause casse-croûte, un peu au-dessus de Lourdes, soit aux environs de 432m d’altitude, ce qui permet déjà d’avoir une autre approche des gens, et un autre panorama sur la mer Noire. Ceci dit en passant.

-par AK Pô

16 09 11


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