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La savonnette fatale

lundi 24 octobre 2011 par AK Pô


Il s’appelle Raymond. Le téléphone sonne. Pas de chance, il est dans la baignoire et son bras n’est juste pas assez long pour attraper le portable qui s’impatiente sur la tablette au-dessus du lavabo, juste en dessous du miroir qu’ en général on place là pour voir la gueule déconfite qu’on tire avant de se raser pour aller bosser. Mais ce coup de fil est extrêmement important pour Raymond. C’est même ce qui motive son bain, avec sa mousse parfumée et son gant de crin qu’il s’apprêtait à saisir quand l’engin a poussé ses notes synthétisées. Louise doit l’appeler pour le rendez-vous qu’ils se sont fixés ce soir au restaurant chic de la ville.

Ils ne se connaissent pas encore, donc, pense Raymond, faut mettre tous les atouts de son côté, ne pas paraître négligé, rire avec componction, éviter d’avoir les ongles noirs et le teint pierreux, le col de chemise douteux et mal repassé de surcroît, et tant pis si la belle qu’il a en face ne répond qu’à la moitié de ses espoirs, c’est déjà si bon de dîner avec une femme, surtout quand cela fait trois ans qu’on est à la retraite et que pas un seul de vos anciens collègues n’est venu, à ce jour, frapper à votre porte pour s’inviter à boire un coup, à parler boulot et raconter des anecdotes idiotes et hélas véridiques. Bref, ce coup de fil, c’est l’avenir, la chance de refaire sa vie, de réapprendre à marcher dans le monde palpitant des amourettes.

Il bondit alors hors de la baignoire, glisse sur la savonnette qui a échappé au même instant de sa main, se rompt les os sur le carrelage et décède d’un traumatisme crânien, appelé dans le monde médical bris de carcasse fulgurant à effet spontané. Maladie non prise en charge par la sécurité sociale, faut-il vous le rappeler, cher confrère.

Le portable cesse de sonner, la batterie est aussi morte que son propriétaire est décédé. Souhaitons qu’il n’arrive pas la même chose à la personne qui est à l’autre bout du fil, ce serait vraiment un mal contagieux, tant chez les humains que chez les portables. La savonnette se cache sous la colonne du lavabo, espérant échapper à l’enquête qui ne va pas manquer d’être menée pour analyser les causes de la mort, savoir quelles antériorités avait la victime, s’il y a eu menaces, vol, intimidation, quelles relations avec l’ex KGB, Al Qaida, la Foglia Spaciosa del Montenegro, quels rapports entretenait-il avec sa mère, son père, etc etc.

Trois jours plus tard, funérailles. C’est le premier novembre, il pleut des trombes d’eausses sur les tombes. Comme c’est jour férié le cimetière est plein de gens, de pots de chrysanthèmes, de bouquets multicolores, qui donneraient à croire que Raymond avait la moitié de la ville comme amis, connaissances, bailleurs de fonds et créanciers. La cérémonie est rapide. On rebouche le trou avant que des enfants n’y tombent. Puis chacun rentre chez soi.

Personne bien entendu ne se soucie de Flip Flap, le poisson rouge qui tourne dans son bocal.

Comme un lecteur qui ne ferait pas attention aux détails, un enquêteur qui suivrait la piste d’une cinquième colonne de communiqués de presse.

Elle s’appelle Louise. Le téléphone sonne. Pas de chance, elle est dans son bain, et son bras est juste trop court pour décrocher la combinaison qui pend sur la patère de la porte, car une femme digne de ce nom se vêt toujours dans le silence d’un habit éloquent, ou tout du moins évocateur de ses pulsions vocales, avant de répondre à celui dont elle attend le coup de fil, fût-il tranchant comme un raseur. Raymond doit l’appeler pour lui donner le lieu du rendez-vous où ils doivent se rencontrer pour la première fois. Raison pour laquelle Louise est plongée dans l’eau chaude et sensuelle de sa baignoire, écoutant distraitement les nanobulles éclater dans leurs débullitions banquisardes.

Comme Raymond, dans leurs courriels, lui a dit qu’il était né à Marseille, Louise laisse de côté, exceptionnellement, ses lotions adoucissantes, ses onguents qui raffermissent la peau des fesses et cicatrisent les seins de leurs amours anciennes, pour tester le gant de crin d’un cheval camarguais. Ses ongles entament leur flamenco au pied des remparts clitoridiens des Sainte Marie de la Mer, et quand l’infect portable retentit, elle bondit, glisse sur la savonnette qu’un petit marseillais facétieux a posé sur le tapis de bain, se rompt les os sur le carrelage et décède d’un traumatisme crânien, appelé dans le monde médical bris de carcasse fulgurant à effet spontané. Maladie dont la sécurité sociale ne rembourse pas le moindre pelot aux enfants de la balle, si le drame se déroule dans un cirque, sauf s’il s’agit d’un accident du travail survenu en pleine représentation, ainsi que vous le savez, cher confrère.

Comme Louise a environ quarante ans, et que c’est le premier novembre de l’année, les toréadors sont tous à l’agachon pour voir passer le convoi funéraire. Il y a plus de gens et de familles au cimetière ce jour-là que pour l’enterrement de Raymond. A croire que l’entreprise qui employait Louise avait un nombre de salariés équivalent à la population globale de la cité, sans compter les banlieusards qui se comptaient par hasard entre deux pots de fleurs colorées, et autant de parapluies dont certains de bonne qualité, il faut le remarquer, d’ autant qu’après les obsèques des hordes d’écolos récupèrent les baleines pour sauver les pébroques de l’engoncement climatique des temps qui courent dans le sens des inondations. Comme on se protégeait des hallebardes au temps du Moyen Age.

Personne bien entendu ne se soucie de Flip Flap, le poisson rouge qui tourne dans son bocal.

Quand Raymond aperçoit Louise au Paradis, tous les cimetières de la ville sont déserts. Les vivants sont retournés mourir chez eux, à petits feux, parfois follets, souvent sans fumées (fumer coûte cher, mieux vaut enfumer le quartier avec des saucisses achetées en grandes surfaces ). Comme ils ont quitté la petite planète bleue à quelques heures de différence, le hasard fait qu’ils se retrouvent côte à côte, en train de regarder saint Pierre clouter sur la face intérieure du paradis un petit panneau : " défense de sortir". Et ça les fait rire, comme des gosses qui seraient tombés dans un trou funéraire, un premier novembre de l’année en cours, et qui courraient après l’année suivante pour tirebouchonner une histoire douce comme un Jurançon descendant deux gosiers mais bon, soyons sérieux, saint Pierre va nous obliger à clouter toutes les portes du paradis et toi, demanda alors Raymond, tu viens d’où ? Louise réfléchit quelques secondes.

Oh, moi, tu sais (au Paradis, le tutoiement est obligatoire, c’est écrit dans le réglement intérieur ), j’étais dans une baignoire, tranquille, pénarde, quand mon portable a sonné. Je savais que c’était un vieux qui m’appellerait, c’était le seul à avoir mon numéro. Et puis, j’ai glissé, le fond de ma baignoire est aussi lisse qu’une peau, et pof, je me suis retrouvée ici.

Moi, c’est pareil. Mais c’est une femme qui devait m’appeler. Et j’ai reçu le coup de fil d’une sainte, tu vois. Les saintes, c’est comme le carrelage des salles de bain ; ça te regarde tous les jours, mais ça ne te parle pas. Alors, quand par mégarde tu te fracasses le crâne dessus, tu comprends qu’il vaut mieux paresser dans ton bain que décrocher un téléphone qui t’invite au divin banquet.

En attendant, dit Louise, qu’est-ce qu’on va s’emmerder, ici, si on ne peut pas sortir ! Vrai que c’était plus vivant au cimetière, avec ces gens, ces pots de chrysanthèmes, et ces bouquets colorés. Et puis ces parapluies et cette pluie qui tombait en trombes, de la vraie flotte à remplir les baignoires.

Personne bien entendu ne se soucie de Flip Flap, le poisson rouge qui tourne dans son bocal.

-   Par AK Pô

20 10 11

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